Pour complexifier un peu le problème, j'aurais pu ajouter dans le titre : anthropologie sociale et anthropologie culturelle. Parmi tous ses termes, recouvrant des traditions nationales et des approches différentes de « l'étude de l'Homme », il est aisé de s'égarer. Pour y voir un peu plus clair, voici deux extraits. Le premier est tiré de l'« Introduction à l'anthropologie » de Claude Rivière, chez Hachette. Le second, que je viens de découvrir et qui m'incite à poster ce billet, est un extrait de la préface de l'ouvrage « Fondement culturel de la personnalité » de Ralph Linton ; la préface est signée Jean-Claude Filloux. Bonne lecture ! (et désolé pour les éventuelles coquilles dues à l'OCR ; n'hésitez d'ailleurs pas à me les signaler)
Extrait d'« Introduction à l'anthropologie » de Claude Rivière.
Le fait que la même discipline soit appelée ethnographie, ethnologie, anthropologie sociale ou culturelle s'explique par de légères différences de contenu, d'objet, de méthode et d’orientations théoriques propres souvent à des traditions nationales, encore qu'on puisse y voir aussi des moments successifs du travail anthropologique. L'ethnographie est l’étape de collecte des données, l'ethnologie le stade des premières synthèses, l'anthropologie la phase des généralisations théoriques après comparaison. Au vrai, cette distinction, qui n'est pas tout à fait recevable, marque cependant des tendances.
L'ethnographie correspond à un travail descriptif d'observation et d'écriture, comportant collecte de données et de documents et leur première description empirique (graphie) sous forme d'enregistrement des faits humains, traductions, classement des éléments que l'on estime pertinents
pour la compréhension d'une société ou d'une institution. Elle donne lieu à des monographies de divers aspects de cette société. Une monographie peut porter aussi bien sur une ethnie d'Océanie que sur un village d'Europe, sur une fête régionale que sur les tifosi dans le football italien. Description, inventaire, classification des coutumes et traditions exotiques ou populaires sont aussi les tâches qu’effectuent les muséographes.
L'ethnologie, élaborant les matériaux fournis par l'ethnographie, vise après analyse et interprétation à construire des modèles et à étudier leurs propriétés formelles à un niveau de synthèse théorique rendu possible par l'analyse comparative. On parle d'ethnographie d'un village, mais d'ethnologie des pays méditerranéens pour désigner un ensemble de travaux. Le mot d’ethnologie, introduit par le moraliste suisse Chavannes en 1787 (celui d'ethnographie (1810) est attribué à l’historien allemand B.C. Niebuhr), recouvrait au XIXème siècle l'étude des sociétés primitives, notamment de l'homme fossile et de la classification des races. Actuellement les Britanniques utilisent le terme anthropology comme équivalent de notre « ethnologie », française et le mot ethnology pour désigner les problèmes d'origine et de reconstitution du passé, de diffusion de traits culturels et de contacts qui ne relèvent pas directement d'une étude des institutions sociales.
L’anthropologie se veut encore plus généralisatrice que l’ethnologie. J. Copans la voit : 1) comme ensemble d'idées théoriques référant aux hommes et aux œuvres, aux précurseurs, contradicteurs et successeurs menant des débats d'idées sur les groupes humains et leurs cultures; 2) comme tradition intellectuelle et idéologique propre à une discipline ayant un mode d'appréhension du monde; 3) comme pratique institutionnelle définissant ses objectifs, ses objets, ses idées ; 4) comme méthode et pratique de terrain.
L'anthropologie sociale, incluse dans l’anthropologie générale, telle qu’elle a été surtout définie par l'école britannique, établit les lois de la vie en société spécialement sous l’angle du fonctionnement des institutions sociales telles que famille et parenté, classes d'âge, organisation politique, modes de procédure légale...
L'anthropologie culturelle, née aux États-Unis avec F. Boas, est une démarche spécifique à l’intérieur d'une discipline. Elle est concernée par le relativisme culturel, et part des techniques, des objets, des traits de comportement pour aboutir à synthétiser l'activité sociale. Une importance est accordée aux traits culturels et aux phénomènes de transmission de la culture.
En France, le terme d'ethnologie continue d’être en vogue, mais on tend à lui substituer celui d'anthropologie sociale et culturelle; les qualificatifs différencient cette discipline de l’anthropologie philosophique, discours abstrait sur l'homme, et de l'anthropologie physique, qui a pour objet
l’étude biologique et physique des caractères de race, d'hérédité, de nutrition, de sexe, et qui comprend l'anatomie, la physiologie et la pathologie comparée.
Le lien avec la philosophie de l'homme et de l'histoire a permis de développer rapidement le statut théorique de l'ethnologie, et le lien de celle-ci avec l'action (même coloniale : connaître des peuples étrangers pour agir sur eux) a été une condition de la vitalité de la discipline, notamment quand des ethnologues ont relayé les explorateurs, administrateurs et missionnaires.
Objet et démarche de l'anthropologie
L'anthropologie prend pour objet des unités sociales cohérentes et de faible ampleur qui, ou bien constituent un échantillon représentatif d'une société globale qu'on souhaite appréhender (A. Schwartz étudie ainsi la vie quotidienne d'un village guéré de Côte-d'Ivoire), ou bien ont une position originale parleur sous-culture spécifique (les paysans de l'Aubrac, des ensembles résidentiels HLM, un groupe de rockeurs). La démarche consiste bien à extrapoler le global à partir du local par la saisie des rapports interindividuels et institutionnels, des principes d'organisation et de production, des valeurs dirigeant la vie commune. À défaut d’objets exotiques, beaucoup d'anthropologues modernes trouvent désormais des lieux d’insularité au cœur de leur pays, aussi bien dans la cité moderne que dans les refuges de traditions, d'autant que beaucoup de collectivités locales françaises cherchent de plus en plus à valoriser leur patrimoine ethnologique et historique.
À propos des sociétés qu'il étudie, l'anthropologue pose des questions du type suivant : Quelle est la nature et l’origine des coutumes et des institutions ? Quelle est la façon dont l'individu vit sa culture ? Quelles significations revêtent entre groupes voisins les différences sociales et culturelles ?
Le point de vue comparatif demeure donc toujours à l'arrière-plan lorsqu'on cherche les ressemblances et différences entre groupes humains, lorsqu'on souligne les clivages entre hommes et femmes, jeunes et vieux, chef et sujets à l'intérieur d'un groupe, ou bien lorsqu'on confronte en miroir les anthropologies allemande et française.
Soucieuse de totalité, l'anthropologie étudie l'homme sous toutes ses dimensions, en montrant comment, à l'intérieur de ce que M. Mauss appelle le phénomène social total, des éléments d'une économie par exemple ne peuvent être compris et expliqués qu'en relation avec des phénomènes politiques, religieux, parentaux, techniques, esthétiques. Chaque élément isolé prend signification de l'ensemble culturel et social dans lequel il s'insère. Le même ensemble social peut aussi être saisi par d'autres disciplines avec lesquelles l'anthropologie entre en complémentarité.
Extrait de la préface de Jean-Claude Filloux à l'ouvrage « Le fondement culturel de la personnalité », de Ralph Linton.
Les termes « anthropologie », « ethnologie », « anthropologie culturelle », « anthropologie sociale », etc..., étant souvent pris l'un pour l'autre, et étant d'ailleurs souvent réellement synonymes, il serait impossible de situer l'effort de Linton sans indiquer au moins schématiquement quelles sont les grandes avenues et les grandes perspectives des sciences dites « anthropologiques ».
Il convient d'abord d'éliminer des recherches sociologiques l'anthropologie physique, qui étudie les caractères morphologiques des divers types raciaux, et qui, partant, n'appartient pas aux « sciences morales », mais à la biologie. Au sens large, l'anthropologie est la science de l'homme et de ses œuvres — Man and his Works, tel est le titre d`un important ouvrage de M.J. Herskovits —, la science des civilisations.
Bien qu'abordant à l'heure actuelle, surtout aux États-Unis, les sociétés modernes, l'anthropologie étudie pourtant d'une façon privilégiée les sociétés primitives. Et ici encore, il conviendrait d`éliminer une discipline voisine, et qui a de nombreux points communs avec elle : l'archéologie. Si cette dernière se préoccupe bien en effet de faits de civilisation, c'est en quelque sorte pour eux-mêmes, et abstraction faite des structures sociales, des touts culturels dont ils font partie. Or, même s'il lui arrive de recourir à l'histoire de sociétés qu'il étudie, l'ethnologue n'éprouve qu'un intérêt très indirect pour les objets ou les œuvres d'art, vestiges du passé des peuples.
On pourrait alors, en suivant un article de Georges Balandier ([1]) distinguer une sorte de gradation entre l'objet de l'ethnographie, de l`ethnologie et de l'anthropologie proprement dite. L'ethnographie est la démarche initiale qui consiste à observer et analyser « sur le terrain » les mœurs et les institutions d'un peuple. Le Manuel d'Ethnographie de Marcel Griaule (1957) est un excellent résumé des méthodes maintenant utilisées dans ce travail fondamental. L'ethnologie implique un effort de synthèse, et consiste donc en une reprise systématique des données obtenues, soit pour reconstruire les structures institutionnelles de la société, soit pour retrouver l'histoire de son évolution culturelle, soit encore pour comparer diverses sociétés et diverses cultures en ajustant des connaissances relatives à des groupes voisins. Quant à l'anthropologie au sens strict, elle se présente comme une interprétation théorique des laits de culture, elle tend à transcender la diversité et à rechercher des propriétés générales caractérisant toute vie en groupe.
Mais Balandier reconnaît lui-même que le mot « anthropologie » recouvre la plupart du temps ces trois « moments » de la recherche. Aussi est-il préférable de dire qu'une fois le travail proprement ethnographique effectué (lui seul apporte les data indispensables), l'« anthropologie » ou l' « ethnologie » rassemble toutes les démarches interprétatives qui transforment les données brutes en matériel scientifique et en conceptions théoriques. Et c'est précisément en fonction du style de cette interprétation, elle-même dépendante de l'optique et des desseins du chercheur, que se sont distinguées et que se distinguent à l'heure actuelle les diverses écoles.
Les premiers ethnologues (Morgan, Frazer, Tylor, Rivers) se préoccupaient moins de la structure des institutions des peuplades primitives, ou du fonctionnement de leurs cultures que de retrouver à travers elles un schéma des origines et de l'évolution des civilisations. Leurs conceptions étaient dominées par la notion d'un progrès, d`un développement continu de la barbarie à la civilisation. Ainsi Morgan distinguait-il dans son Ancient Society (1877) trois périodes principales dans le développement socio-culturel de l'homme : la Sauvagerie, la
Barbarie et la Civilisation. La méthode d'investigation que ces ethnologues élaborèrent était étroitement axée sur ce propos, de reconstruire le cours hypothétique d'une telle évolution ;
les documents ethnographiques qu'ils utilisaient étaient uniquement des récits de voyageurs. Certes, des divergences théoriques opposent les « évolutionnistes » et les « diffusionnistes » de cette époque : les uns s'attachant davantage au développement unilinéaire d'une peuplade, les autres davantage aux contacts historiques qui permirent la « diffusion » d'un élément culturel d'un groupe à l'autre au cours de l'histoire. Mais le procédé fondamental de ce qui pendant longtemps s'identifia à la démarche ethnologique, est de recourir à une reconstruction historique hypothétique pour expliquer les caractéristiques culturelles et raciales des peuples par leur mouvement, leur mélange, ou la diffusion de leur culture.
L'anthropologie moderne s'est constituée en réaction contre ces reconstitutions arbitraires. Abandonnant les sables mouvants de l' « historicisme », Radcliffe-Brown et Malinowski veulent étudier les sociétés élémentaires comme des touts actuels où il est nécessaire de saisir les relations entre les parties et l'ensemble.
Radcliffe-Brown se distingue cependant de Malinowski en deux points. D'abord, il s'intéresse davantage aux structures sociales, entendues comme systèmes d'institutions, qu'aux cultures, entendues comme ensembles de coutumes, modes de vie, etc... Ensuite, il récuse le point de vue psychologique dont au contraire Malinowski fait grand usage : pour ce dernier, on ne comprendrait rien aux institutions elles-mêmes, si on ne les référait aux besoins humains qu'elles contribuent à satisfaire plus ou moins directement. C'est pourquoi le « fonctionnalisme » de Malinowski va plus dans le sens des perspectives américaines que celui de Radcliffe-Brown. Si tous deux parlent des faits sociaux en termes de « fonctions », Malinowski accueille d'avance les recherches psychologiques (aussi bien est-il le premier à avoir posé le problème de l'universalité du complexe d'Œdipe), alors que Radcliffe-Brown fait de l'ethnologie une science nettement en dehors de la psychologie et de l'histoire. Les travaux de Radcliffe-Brown ([2]) ont été a l'origine de l'école anglaise d'anthropologie sociale, dont E. Evans-Pritchard est actuellement un des plus typiques représentants. « Étude des sociétés plus que des cultures », cette branche de l'ethnologie, écrit ce dernier dans sa Social Anthropology (1951), « étudie le comportement social dans ses formes institutionnalisées, comme la famille, l'organisation politique, les règles juridiques, etc ..., et les relations entre de telles institutions ». De leur côté, les travaux de Malinowski ([3]) sont à l'origine de l'anthropologie culturelle américaine, qui prétend réintroduire directement l`humain dans le social, traiter psychologiquement les faits culturels plus encore que les faits structuraux, et enfin réintroduire le cas échéant des schémas historiques d'une manière il est vrai moins ambitieuse que les historicistes du siècle passé.
Les premiers représentants de l'école américaine d'anthropologie culturelle sont F. Boas, Sapir, Wissler, Kroeber, Lowie et Godenweiser ([4]). Se rattachant d'ailleurs autant à Marcel Mauss qu'au fonctionnalisme, ils s'accordent sur les raisons suivantes d'intégrer le point de vue psychologique en ethnologie. D'abord, la culture est le fondement des structures sociales elles-mêmes ; toute institution se traduit en dernière analyse par un système de comportements s'imposant aux individus, comportements qu'il leur faut apprendre. Si la culture est l'élément appris du comportement humain, il suit évidemment qu'on ne peut faire abstraction de l'individu qui apprend. Ensuite, toute forme d'action, toute croyance, toute institution a un sens : la culture a une signification pour ceux qui vivent en conformité avec elle. Un objet ne figure dans la vie d'un peuple que s'il est reconnu comme tel : c'est seulement après avoir pris une signification qu'un objet prend vie aux yeux de la culture. Ce qui est vécu et agi par les hommes est essentiel dans l'explication même des faits culturels, qu'on se place, comme Boas, d'un point de vue plus analytique et historisant, ou, comme Mauss et Kroeber, d'un point de vue plus fonctionnaliste et synthétique. Nécessité donc d'une approche « compréhensive », en considérant la culture elle-même comme l'aspect humain du social. Enfin, il serait impossible d'expliquer la relative stabilité culturelle d'un peuple sans faire intervenir les processus d'enculturation individuelle, c'est-à-dire les mécanismes de socialisation. « L'enculturation de l'individu dans les premières années de sa vie, écrira Herskovits, est le principal mécanisme de la stabilité culturelle. » En même temps, les changements culturels proviennent de la manière dont les individus infléchissent les modèles culturels, ou contribuent à en créer de nouveaux.
Aussi, la définition de la « culture » évolue chez les « culturalistes » d'une conception objectiviste (la culture comme chose en soi) à une conception de plus en plus subjectiviste (la culture en tant que vécue par les individus).
Toutefois, les travaux des auteurs précités n'utilisent pas encore d'une manière systématique l'outil d'analyse que pourrait leur offrir la psychologie scientifique. Ils se contentent d'utiliser les catégories générales de la psychologie académique et parfois de la psychanalyse. Avec Margaret Mead et Ruth Benedict, apparaît pour la première fois, aux alentours de 1930, l'école d'anthropologie psychologique à laquelle se rattache Linton, qui axe ses recherches autant sur l'analyse de la culture que sur celle de la personnalité. Le couple conceptuel « culture-personnalité » devient le centre même de l'intérêt de l'ethnologue partant à la conquête scientifique d'une civilisation.
Nous sommes aux antipodes de L'anthropologie sociale anglaise qui proclame encore avec Pritchard que « les tentatives pour construire l'ethnologie sur les fondations de la psychologie reviennent à construire une maison sur des sables mouvants ».
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