Christine Détrez – Une représentation différentielle du corps de l’homme et de la femme
Comme je l’avais précédemment annoncé, voici l’article de Christine Détrez Une représentation différentielle du corps de l’homme et de la femme, ici emprunté au n°907 de la revue Problèmes politiques et sociaux (décembre 2004), numéro intitulé « Corps et société ». Pour une présentation en un mot : Christine Détrez, analysant une cinquantaine d’encyclopédies pour enfants, montre en quoi celles-ci engagent et présentent une représentation différentielle du corps de l’homme et de la femme (oui oui, je sais, c’est le titre de l’article. Bah, ça prouve qu’il est bien choisi !)
Une représentation différentielle du corps de l’homme et de la femme, par Christine Détrez
L’exemple des livres documentaires pour la jeunesse consacrés au thème du corps[1] est un exemple particulièrement saisissant de cette naturalisation, sous couvert de vérité scientifique, de distinctions socialement construites entre les hommes et les femmes. ( … ) Même dans les livres « mixtes », la répartition des organes n’est pas indifférenciée : le recours à l’organisme masculin ou féminin correspond à la naturalisation de valeurs sociales accordées à l’un et l’autre sexe. Les muscles sont ainsi du domaine du masculin. Les planches anatomiques ou les illustrations mettent ainsi en scène des hommes faisant des pompes, de nombreux haltérophiles ou lutteurs. Les garçons bandent leurs muscles, et jouent des biceps, tirent à la corde. (…)
Est-ce à dire que les filles n’ont pas de muscles ? Certains livres se posent la question, et la résolvent, en dessinant un petit garçon jouant au foot (muscles des jambes) et une petite fille…. berçant sa poupée (muscles des bras), ou se reposant dans un hamac. Si les filles ont des muscles, ce ne sont pas les mêmes, ou en tout cas, elles n’en font pas le même usage… Enfin, il n’est pas anodin de remarquer que sur une même page, à côté d’un haltérophile aux biceps proéminents, le recours au féminin a lieu pour illustrer et situer le stapedius, muscle situé dans l’oreille, « le plus petit de nos muscles », ou encore expliquer le fonctionnement, sur une double page, des muscles lisses pour la fille, versus les muscles à contraction volontaires pour le garçon : Pierrot et Kira sont ainsi tous deux représentés une pomme à la main. Mais les textes et schémas rétablissent la différence, renvoyant la fille au passif, au « lisse »[2] et le garçon à la volonté, dans un système binaire d’opposition des termes : « contraction volontaire »/« contraction involontaire », « biceps/muscles de l’œsophage », « muscles striés »/« muscles lisses », « pour manger sa pomme, Pierrot doit plier l’avant-bras. Son cerveau va envoyer l’ordre de se contracter aux muscles striés, et tout spécialement au biceps » alors que « lorsque Kira mange sa pomme, le bol alimentaire (petite quantité de nourriture humectée de salive) descend automatiquement dans l’œsophage grâce à la contraction des muscles lisses des parois »[3].
Car on le voit dans l’exemple précédent, muscles et cerveau font bon ménage… chez l’homme. Si l’homme est musclé, il est également le garant de la raison : c’est en tout cas au garçon qu’est attribué, dans les cas de livres mixtes, la possession d’un cerveau. Les illustrations sont ainsi unanimes : le cerveau loge dans les têtes des garçons. La seule occurrence d’un corps féminin en rapport avec le cerveau dans un documentaire « mixte » illustre un chapitre intitulé « et si nous n’avions pas de cerveau ? » : sur une plage, une petite fille, accompagnée d’une oie blanche, renverse maladroitement un seau d’eau, tandis qu’en arrière-plan, un garçon, visiblement doté quant à lui d’un cerveau en parfait état de marche, saute allègrement et habilement un cours d’eau… Et quant à la mastication des pommes, associée pour Pierrot à la volonté, elle relève, pour Kira, des réflexes : « ce mouvement réflexe des muscles, qui conduit l’aliment vers l’estomac, est appelé péristaltique ». La même répartition se retrouve à plusieurs reprises : une tête de garçon pour le cerveau, et en vis-à-vis une jeune fille se brûlant (en cuisinant !) pour… les réflexes. « Du nerf ! » titre ainsi un chapitre sur les réflexes, au-dessus d’une petite fille endormie…
Quant à la femme, elle a également ses attributions privilégiées : le système digestif, lymphatique, et surtout l’explication des systèmes hormonaux, sans bien entendu omettre de préciser que « les hormones sont fabriquées par des glandes qui sont elles-mêmes sous le contrôle du cerveau ». Poussée à l’extrême, cette répartition confine ainsi à l’absurde : c’est une corps de femme qui sert de support d’explication de la production… de sperme. De la même façon que pour les muscles, quand homme et femme sont associés sur une double page, les hormones ne sont pas indifférenciées, ou en tout cas, les verbes employés ne sont pas neutres : pour la femme, l’épiphyse « produit » de la mélatonine, le pancréas « produit » l’insuline et le glucagon. Quant à l’adrénaline, « sa mission, provoquer l’oxygénation des muscles qui seront fin prêts pour une fuite rapide ». Pour l’homme, l’hypophyse « contrôle » les autres glandes, la thyroïde « contrôle » le métabolisme, les glandes surrénales « influent sur l’activité du système nerveux », et les parathyroïdes « règlent la concentration de calcium »…
Et le pas est vite franchi entre explications hormonales et essentialisation des comportements : ainsi, dans une autre double page, un homme et une femme assistent à une bagarre entre chat et chien. Textes et illustrations convergent alors, puisque la femme, très angoissée, permet de localiser, telle une Saint Sébastien percée des flèches de la science, l’adrénaline et la noradrénaline, hormones de la peur ; l’homme, très calme, garde son sang-froid : « s’il n’y a pas de peur mais qu’il faut de l’attention, ce sont les centres de l’attention du cerveau qui se mobilisent principalement ». Les explications hormonales virent très vite à l’explication des comportements, et notamment permettent de cautionner le thème bien connu des différences de libido entre hommes et femmes, les premiers, par nature, étant soumis à des pulsions sexuelles qu’il leur faut bien assouvir[4] : « Chez les femmes, la testostérone et les autres androgènes sont produits en petite quantité par les ovaires, et aussi par les surrénales. En effet, le maintien de la libido (désirs sexuels) féminine n’exige qu’une petite quantité de cette hormone. (…) La testostérone est une hormone mâle mais elle est présente également en petite quantité chez la femme : elle est responsable des désirs sexuels ». On voit ici l’ambiguïté de cette appellation qui suppose que des hormones sont « masculines », ou « féminines », parce que produites en plus grande quantité par un corps masculin ou féminin, bien que présentes aussi bien chez les hommes que chez les femmes : on aboutit en effet à un cercle vicieux qui fonde un stéréotype sexué dans l’hormone, et nomme l’hormone d’après un stéréotype sexué…
Enfin, la contribution de l’illustration au texte est parfois extrêmement équivoque. Ainsi, toute une page de cette encyclopédie est consacrée aux interactions entre systèmes nerveux et endocrinien. Puisqu’il est question d’hormones, l’exemple sera évidemment féminin : « Par exemple, certaines conditions psychologiques peuvent altérer le flux menstruel », « Le cerveau stressé peut, en effet, influer sur la glande hypophyse, empêchant ainsi la production d’une hormone, dite gonadotrophine. L’absence de gonadotrophine affecte les ovaires, dont l’ovulation n’est pas provoquée. De ce fait, la menstruation ne se produit pas. » Or, la situation illustrant ce texte met en scène une jeune fille… au milieu de livres ! La conclusion est simple : faire des études met en péril le principe même de la féminité, le système menstruel, et par là même, la reproduction… Entre cerveau et matrice, faire des études ou des enfants, il faut choisir, comme au plus beau temps des principes aristotéliciens.
Notes
[1] L’analyse qui suit est fondée sur l’étude d’une cinquantaine d’encyclopédies pour enfants, toutes publiées dans les dix dernières années, et couvrant tout le champ éditorial destiné à la jeunesse.
[2] F. Héritier, Masculin-Féminin, Paris, Odile-Jacob, 1996, t. 1 ; P. Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998.
[3] Un autre exemple de sexuation d’une même explication se trouve également dans l’expérience proposée pour expliquer le souffle : le garçon est invité à souffler sur ses voitures pour faire une course, tandis que la fille doit souffler sur son miroir pour voir la buée… (Grand livre du corps, 15).
[4] F. Héritier, Masculin-Féminin, Paris, Odile-Jacob, 2002, t. 2.

je connaissais déjà ce texte mais qu’il soit référencé ici m’arrange dans la mesure où je ne suis pas certaine de le retrouver sur le web
merci encore
zouzous
Édifiant o_o