La définition de la déviance par Howard Becker (Outsiders)
Dans ce passage du célèbre livre Outsiders (1963), Howard Becker critique différentes définitions de la déviance (statistique, médicale, fonctionnaliste…) pour ensuite proposer la sienne. Ce texte éclairant montre que l’analyse de la déviance ne peut se réduire à l’état, à la nature ou aux attributs de la personne dite déviante, que la déviance n’est pas simplement la violation de normes sociales, mais qu’elle est un processus qui oblige à considérer, outre le « déviant » lui-même, l’ensemble des individus qui le définissent — ou qui l‘étiquettent — comme tel (on a d’ailleurs pu parler de « théorie de l’étiquetage », mais il est intéressant de noter que, dans le chapitre 10 nommé « La théorie de l’étiquetage : une vue rétrospective (1973) », Becker conteste avoir voulu fonder une « théorie » dans ses premiers écrits).
L’extrait suivant couvre les pages 27 à 38 de l’ouvrage Outsiders traduit en Français et édité aux éditions Métailié (1985).
Définitions de la déviance.
De nombreuses spéculations, théories et études scientifiques ont été consacrées à ceux qui apparaissent comme étrangers à la collectivité parce qu’ils dévient de ses normes. Les profanes se posent, à propos de ces déviants, des questions telles que : pourquoi font-ils cela ? comment expliquer leur transgression ? qu’est-ce qui les conduit à faire des choses interdites ? Des recherches à caractère scientifique ont tenté de trouver des réponses à ces questions en prenant comme point de départ la conviction du sens commun selon laquelle il y a quelque chose de substantiellement déviant, de qualitativement distinct, dans les actes qui transgressent — ou semblent transgresser — les normes sociales. Ces recherches ont aussi emprunté au sens commun le présupposé selon lequel la réalisation d’un acte déviant découle nécessairement de certaines caractéristiques de son auteur, qui rendent la réalisation de cet acte nécessaire ou inévitable. Les chercheurs ne mettent généralement pas en question la qualification de « déviant » attribuée à des actes ou à des individus particuliers, mais ils la prennent au contraire comme une donnée. Ils admettent par là les valeurs du groupe qui prononce ce jugement.
Il est facile d’observer que ce ne sont pas les mêmes actions que les différents groupes qualifient de déviantes. Ceci devrait attirer notre attention sur la possibilité que les phénomènes de déviance lient étroitement la personne qui émet le jugement de déviance, le processus qui aboutit à ce jugement et la situation dans laquelle il est produit. Dans la mesure où les théories scientifiques, à l’instar des conceptions de la déviance propres au sens commun qui leur servent de point de départ, admettent que les actes sont substantiellement déviants et tiennent ainsi pour négligeables les propriétés des conditions et des processus du jugement, elles peuvent être conduites à exclure une variable importante. Par le fait même qu’ils méconnaissent le caractère variable du processus de jugement, les chercheurs risquent de restreindre la gamme des théories envisageables ainsi que le type d’intelligibilité proposé[1].
Notre premier problème est donc de construire une définition de la déviance. Mais avant d’en venir là, nous examinerons quelques-unes des définitions actuellement utilisées, en signalant ce que les recherches qui partent de ces définitions conduisent à négliger.
La conception la plus simple de la déviance est essentiellement statistique : est déviant ce qui s’écarte par trop de la moyenne. Quand un statisticien analyse les résultats d’une expérimentation agricole, il décrit les tiges exceptionnellement longues ou courtes comme des déviations par rapport à la moyenne ou a une autre valeur centrale. On peut décrire de même comme une déviation tout ce qui diffère de ce qui est le plus commun. Selon cette conception, les gauchers et les roux sont déviants puisque la plupart des gens sont droitiers et châtains.
Ainsi formulée, la conception statistique semble naïve et même triviale. Elle a toutefois le mérite de simplifier le problème en écartant de nombreuses questions de valeur qui surgissent généralement quand on étudie la nature de la déviance : pour estimer un cas particulier, il suffira de calculer la distance à la moyenne du comportement concerné. Mais c’est une solution trop simpliste. Armé d’une telle définition, l’enquêteur rapportera un peu de tout : des obèses et des grêles, des meurtriers, des roux, des homosexuels et des conducteurs en infraction. Ce mélange contient des individus habituellement tenus pour déviants et d’autres qui n’ont pas transgressé la moindre norme. En bref, la définition statistique de la déviance est trop éloignée de l’idée de transgression qui est à l’origine de l’étude scientifique des déviants.
Une conception moins simple et beaucoup plus répandue de la déviance, reposant à l’évidence sur une analogie médicale, définit la déviance comme quelque chose d’essentiellement pathologique, qui révèle la présence d’un « mal ». Mais s’il y a peu de désaccords sur ce qui caractérise un organisme en bonne santé, il y en a en revanche beaucoup plus quand on utilise analogiquement la notion de pathologie pour décrire des types de comportement qui sont considérés comme déviants. Pour caractériser le comportement sain, il est en effet difficile de trouver une définition propre à satisfaire même un groupe fermé et restreint de psychiatres, et il est impossible d’en trouver une qui puisse être généralement acceptée, comme c’est le cas pour les critères de la santé de l’organisme.[2]
On donne parfois à l’analogie une signification plus stricte lorsqu’on voit dans la déviance le produit d’une maladie mentale. Le comportement d’un homosexuel ou d’un toxicomane est alors considéré comme le symptôme d’une maladie mentale, au même titre que la lenteur de la guérison des contusions est considérée comme un symptôme du diabète. Mais la maladie mentale ne ressemble à la maladie physique que par métaphore :
« En partant de faits tels que la syphilis, la tuberculose, la fièvre typhoïde, les cancers et les fractures, nous avons créé une classe appelée « maladie ». Tout d’abord, cette classe se composait seulement de quelques éléments qui avaient en commun un trait indiquant un état de désordre structural ou fonctionnel du corps humain en tant que machine physico-chimique. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, on a ajouté à cette classe des éléments supplémentaires. Toutefois, on ne les a pas ajoutés parce qu’ils étaient des troubles corporels nouvellement découverts. L’intérêt et l’attention du médecin se sont écartés de ce critère et se sont centrés sur l’incapacité et la souffrance, choisis comme nouveaux critères de sélection. C’est ainsi que des faits tels que l’hystérie, l’hypocondrie, la névrose compulsive-obsessionnelle et la dépression se sont ajoutés, avec lenteur au début, à la catégorie « maladie ». Puis, avec un zèle croissant, les médecins, et en particulier les psychiatres, se sont mis à qualifier de « maladie » (c’est-à-dire bien sûr de « maladie mentale ») tout ce en quoi ils pouvaient détecter un signe de « dysfonctionnement » par rapport à n’importe quelle norme. Donc, l’agoraphobie est une maladie parce qu’on ne devrait pas craindre les espaces ouverts; l’homosexualité est une maladie parce que l’hétérosexualité est la norme sociale; le divorce est une maladie parce qu’il signe l’échec du mariage. Le crime, l’art, la politique de ceux dont on n’aime pas les opinions, la participation aux affaires sociales ou le retrait d’une telle participation — tous ces faits et beaucoup d’autres sont considérés, de nos jours, comme des symptômes de maladie mentale.[3] »
La métaphore médicale limite le point de vue tout autant que la conception statistique. Elle accepte le jugement profane sur ce qui est déviant et, par l’usage de l’analogie, en situe la source à l’intérieur de l’individu, ce qui empêche de voir le jugement lui-même comme une composante décisive du phénomène.
Certains sociologues utilisent eux aussi un modèle de la déviance qui repose, pour l’essentiel, sur les notions de santé et de maladie empruntées à la médecine. Ils examinent une société, ou une partie d’une société, en se demandant s’il s’y déroule un processus qui tend à en réduire la stabilité et à en diminuer ainsi les chances de survie. Ils qualifient de tels processus de déviants ou les définissent comme des symptômes de désorganisation sociale. Ils font une distinction entre les aspects d’une société qui, favorisant la stabilité, seraient « fonctionnels », et ceux qui, rompant la stabilité, seraient « dysfonctionnels ». Une telle conception a le grand mérite de suggérer des domaines de la société où peuvent exister des problèmes dont les individus ne sont peut-être pas conscients[4].
Mais il est plus difficile en pratique qu’il ne le semble en théorie de déterminer ce qui est fonctionnel et ce qui est dysfonctionnel pour une société ou un groupe social. La définition de la fonction, c’est-à-dire de l’intention ou du but d’un groupe et, par voie de conséquence, la définition des aspects qui favorisent ou qui entravent la réalisation de cette fonction, constituent très souvent une question de nature politique. Il y a, dans un groupe, des factions en désaccord qui manœuvrent pour faire prévaloir leur propre définition de la fonction. Ce qui est une fonction pour un groupe ou une organisation n’est pas inscrit dans leur nature, mais se décide dans un conflit de type politique. Si cela est vrai, il s’ensuit que la détermination des normes à respecter, des comportements réputés déviants et des individus désignés comme étrangers au groupe ou à l’organisation doit aussi être considérée comme une question de nature politique[5]. La conception fonctionnelle de la déviance, qui en néglige l’aspect politique, limite donc notre compréhension du phénomène.
Plus relativiste, une autre conception sociologique définit la déviance par le défaut d’obéissance aux normes du groupe. Quand on a décrit les normes qu’un groupe impose à ses membres, on peut décider avec une certaine précision si un individu a, ou non, transgressé celles-ci, et donc s’il est déviant.
Cette conception est plus proche de la mienne, mais elle ne parvient pas à donner une importance suffisante aux ambiguïtés qui surgissent quand il faut choisir les normes destinées à servir d’étalon pour mesurer le comportement et juger de sa déviance. Une société comporte plusieurs groupes, chacun avec son propre système de normes, et les individus appartiennent simultanément à plusieurs groupes. Une personne peut transgresser les normes d’un groupe par une action qui est conforme à celles d’un autre groupe. Est-elle alors déviante ? Ceux qui proposent cette définition objecteront peut-être que, si l’ambiguïté peut apparaître au regard des normes particulières de tel ou tel groupe de la société, il existe des normes qui sont très généralement reconnues par tous : dans ce cas il n’y aurait pas de difficulté. C’est là, bien sûr, une question de fait, qui doit être tranchée par la recherche empirique. Quant à moi, je doute qu’il y ait de nombreux domaines où un tel consensus existe, et j’estime plus raisonnable d’utiliser une définition permettant de traiter toutes les situations, qu’elles soient ambiguës ou non.
La déviance et les réactions des autres.
La conception sociologique que je viens de discuter définit la déviance comme la transgression d’une norme acceptée d’un commun accord. Elle entreprend ensuite de caractériser ceux qui transgressent les normes et recherche dans la personnalité et dans les conditions de vie de ceux-ci les facteurs susceptibles de rendre compte de leur transgression. Cette démarche présuppose que ceux qui ont transgressé une norme constituent une catégorie homogène parce qu’ils ont commis le même acte déviant.
Cette présupposition me semble négliger le fait central en matière de déviance, à savoir que celle-ci est créée par la société. Je ne veux pas dire par là, selon le sens habituellement donné à cette formule, que les causes de la déviance se trouveraient dans la situation sociale du déviant ou dans les « facteurs sociaux » qui sont à l’origine de son action. Ce que je veux dire, c’est que les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants. De ce point de vue, la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l’application, par les autres, de normes et de sanctions à un « transgresseur ». Le déviant est celui auquel cette étiquette a été appliquée avec succès et le comportement déviant est celui auquel la collectivité attache cette étiquette[6].
Puisque la déviance est, entre autres choses, une conséquence des réactions des autres à l’acte d’une personne, les chercheurs ne peuvent pas présupposer qu’il s’agit d’une catégorie homogène. Plus précisément, ils ne peuvent pas présupposer que les individus soupçonnés ont effectivement commis un acte déviant ou transgressé une norme, car le processus de désignation n’est pas nécessairement infaillible : des individus peuvent être désignés comme déviants alors qu’en fait ils n’ont transgressé aucune norme. De plus les chercheurs ne peuvent pas présupposer que la catégorie des individus qualifiés de déviants contiendra tous ceux qui ont effectivement transgressé une norme, car une partie de ceux-ci peuvent ne pas être appréhendés et donc ne pas être inclus dans la population de « déviants » étudiée. Dans la mesure où la catégorie manque d’homogénéité et ne comprend pas tous les cas qui pourraient en relever, on ne peut raisonnablement s’attendre à découvrir, dans la personnalité ou les conditions d’existence des individus, des facteurs communs susceptibles d’expliquer la déviance qu’on leur impute.
Qu’y a-t-il donc de commun à tous ceux qui sont rangés sous l’étiquette de déviant ? Ils partagent au moins cette qualification, ainsi que l’expérience d’être étiquetés comme étrangers au groupe. Cette identité fondamentale sera le point de départ de mon analyse : je considérerai la déviance comme le produit d’une transaction effectuée entre un groupe social et un individu qui, aux yeux du groupe, a transgressé une norme. Je m’intéresserai moins aux caractéristiques personnelles et sociales des déviants qu’au processus au terme duquel ils sont considérés comme étrangers au groupe, ainsi qu’à leurs réactions à ce jugement.
Il y a de nombreuses années que l’utilité de cette conception pour comprendre la nature de la déviance a été découverte par Malinowski, dans son étude des îles Trobriand :
« […] Un jour, un formidable bruit de lamentations et un violent branle-bas m’apprirent que quelqu’un venait de mourir dans le voisinage. Renseignements pris, il s’agissait d’un jeune homme que je connaissais, âgé d’environ 16 ans, qui était tombé du faîte d’un cocotier et s’était tué. […] J’avais appris que, par une coïncidence mystérieuse, un autre jeune homme avait été blessé grièvement dans le même village, et pendant les funérailles je pus constater un sentiment général d’hostilité entre les habitants du village où le jeune s’était tué et ceux du village où son corps fut transporté pour les obsèques.
Ce ne fut que beaucoup plus tard que je pus démêler la véritable signification de ces événements : le jeune homme s’était suicidé. Il avait en effet violé les règles de l’exogamie avec sa cousine maternelle, fille de la sœur de sa mère. Ce fait avait été connu et généralement désapprouvé, mais rien ne s’était produit jusqu’au moment où l’amoureux de la jeune fille, se sentant personnellement outragé du fait d’avoir été éconduit, alors qu’il espérait l’épouser, avait conçu l’idée de se venger. Il commença par menacer son rival d’user contre lui de magie noire, mais cette menace étant restée sans effet, il insulta un soir le coupable publiquement, en l’accusant devant toute la communauté d’inceste et en lui lançant certaines expressions que nul indigène ne peut tolérer.
A cela, il n’y avait qu’un remède, il ne restait au malheureux jeune homme qu’un moyen d’échapper à la situation dans laquelle il s’était mis. Le lendemain matin, ayant revêtu son costume et ses ornements de fête, il grimpa sur un cocotier et, s’adressant à la communauté, il lui fit, à travers le feuillage, ses adieux. Il expliqua les raisons de sa décision désespérée et formula une accusation voilée contre celui qui le poussait à la mort, en ajoutant qu’il était du devoir des hommes de son clan de le venger. Puis il poussa, selon la coutume, un cri perçant et, se jetant du palmier qui avait soixante pieds de haut, il se tua sur le coup. Il s’ensuivit une querelle dans le village, au cours de laquelle le rival fut blessé, querelle qui se poursuivit pendant les funérailles. […]
Quand on interroge à ce sujet des Trobriandais, on constate que […] les indigènes éprouvent un sentiment d’horreur rien qu’à l’idée de la violation possible des règles de l’exogamie et qu’ils sont persuadés que celui qui se rend coupable d’inceste avec une femme appartenant au même clan que lui est frappé de plaies, de maladies ou même de mort. Tel est du moins l’idéal de la loi indigène, et dans les questions de morale il est facile et agréable de donner son adhésion à l’idéal surtout lorsqu’il s’agit de juger la conduite des autres ou d’exprimer une opinion sur la conduite en général.
Mais la situation change, dès qu’il s’agit de l’application des normes morales et des idéaux à la vie réelle. Dans le cas que nous venons de relater, les faits ne s’accordent pas du tout avec l’idéal de la conduite. L’opinion publique, quand elle eut connaissance du crime, ne se sentit nullement outragée et ne fit preuve d’aucune réaction directe : elle ne se mit en mouvement qu’à l’annonce publique du crime et à la suite des insultes que la partie intéressée lança contre le coupable. […] Ayant approfondi l’affaire et réuni des informations concrètes, j’ai pu m’assurer que la violation de l’exogamie, pour autant qu’il s’agit de simples rapports sexuels, et non de mariage, est loin d’être rare, et lorsque le fait se produit, l’opinion publique reste inerte, sans toutefois se départir de son hypocrisie. Lorsque l’affaire se passe sub rosa, avec l’observation d’un certain décorum, sans bruit et sans trouble, l’ « opinion publique » se contente de jaser, sans exiger un châtiment sévère. Lorsque au contraire les choses aboutissent à un scandale, tout le monde se dresse contre le couple coupable et peut pousser l’un ou l’autre, par l’ostracisme ou par des insultes, au suicide »[7].
Le caractère déviant ou non d’un acte dépend donc de la manière dont les autres réagissent. Vous pouvez commettre un inceste clanique et n’avoir à subir que des commérages tant que personne ne porte une accusation publique ; mais si cette accusation est portée, vous serez conduit à la mort. Le problème est ici que les réponses des autres doivent être considérées comme problématiques. Ce n’est pas parce que quelqu’un a transgressé une norme que les autres vont nécessairement répondre comme si l’infraction avait eu lieu. (Inversement, ce n’est pas parce que quelqu’un n’a transgressé aucune norme qu’il ne peut pas être traité, dans certaines circonstances, comme s’il l’avait fait.) Face à un acte donné, la tendance des autres à répondre en termes de déviance peut varier dans une large mesure. Plusieurs types de variation valent d’être notés — et tout d’abord la variation dans le temps. Celui qui est réputé avoir commis un acte « déviant » déterminé peut être traité avec plus d’indulgence à un moment donné qu’il ne l’aurait été à un autre. L’existence de « campagnes » contre divers types de déviance illustre clairement ce point. Les fonctionnaires chargés de l’application de la loi peuvent décider, périodiquement, de lancer une offensive de grande envergure contre une catégorie particulière de déviance, telle que les jeux d’argent, la toxicomanie ou l’homosexualité. Il est évidemment beaucoup plus dangereux de se livrer à l’activité visée durant ces campagnes que le reste du temps. F. J. Davis a consacré une très intéressante étude aux informations sur les délits publiés par les journaux du Colorado ; il n’a trouvé qu’une relation très lâche entre le nombre de délits dont rendent compte ces journaux et les variations du nombre effectif de délits commis dans le Colorado ; de plus, l’évaluation par l’opinion publique des progrès de la délinquance dans cet État était liée non aux variations effectives, mais à l’augmentation du nombre d’informations sur les délits[8].
La tendance à traiter un acte comme déviant dépend aussi des catégories respectives de celui qui le commet et de celui qui s’estime lésé par cet acte. Les lois s’appliquent tendanciellement plus à certaines personnes qu’à d’autres, comme le montrent clairement les études sur la délinquance juvénile. Quand les garçons des classes moyennes sont appréhendés, ils ne vont pas aussi loin dans le processus judiciaire que les garçons des quartiers misérables. Un garçon de classe moyenne qui s’est fait prendre par la police risque moins d’être conduit au poste, et, s’il y a été conduit, d’être fiché ; il risque encore moins d’être déclaré coupable et condamné[9]. Cette différence reste vraie même si l’infraction est, au départ, la même dans les deux cas. De même, la loi est appliquée différemment aux Noirs et aux blancs. On sait qu’un Noir qui passe pour avoir attaqué une femme blanche risque plus d’être puni qu’un homme blanc qui a commis le même délit ; mais on sait peut-être moins que l’assassin noir d’un autre Noir risque moins d’être puni qu’un blanc qui a commis un meurtre[10]. Ces différences constituent, bien sûr, l’un des points principaux de l’analyse consacrée par Sutherland à la délinquance en col-blanc : les délits commis par les grandes entreprises sont presque toujours poursuivis au civil, alors que les mêmes délits commis par des individus sont habituellement poursuivis au pénal[11].
Il y a des normes que l’on ne fait appliquer qu’en fonction des conséquences. Le cas des mères célibataires en est un exemple clair. C. Vincent a fait remarquer que ceux qui se livrent à des relations sexuelles illicites s’attirent rarement une punition sévère ou un blâme de la collectivité[12]. Toutefois, si la jeune fille se trouve enceinte, la réaction la plus probable de la part des autres est la sévérité. (La grossesse illégitime est aussi un exemple intéressant de l’application différentielle des normes à différentes catégories d’individus : C. Vincent remarque que les pères célibataires échappent à la réprobation sévère qui frappe les mères.)
Pourquoi ces observations banales ? Parce que leur rapprochement confirme cette proposition : la déviance n’est pas une propriété simple, présente dans certains types de comportements et absente dans d’autres, mais le produit d’un processus qui implique la réponse des autres individus à ces conduites. Le même comportement peut constituer une transgression des normes s’il est commis à un moment précis ou par une personne déterminée, mais non s’il est commis à un autre moment ou par une autre personne; certaines normes — mais pas toutes — sont transgressées impunément. Bref le caractère déviant, ou non, d’un acte donné dépend en partie de la nature de l’acte (c’est-à-dire de ce qu’il transgresse ou non une norme) et en partie de ce que les autres en font.
Certains lecteurs objecteront peut-être que c’est là une argutie purement terminologique : ne peut-on, après tout, définir les termes comme on l’entend, et n’est-on pas libre, si on le souhaite, d’appeler déviant tout comportement de transgression, sans faire référence aux réactions des autres? L’objection est certainement valable. On gagnerait néanmoins à appeler ce type de comportement « transgression des normes » et à réserver le terme de « déviant » à ceux qu’une partie au moins de la société range sous cette étiquette. Je ne veux pas soutenir qu’il faudrait adopter cet usage. Mais il doit être clair que le chercheur qui emploie « déviant » à propos de n’importe quel comportement transgressant une norme, alors qu’il n’étudie que les sujets étiquetés comme déviants, sera gêné par le décalage entre les deux catégories.
Si nous centrons notre attention sur les comportements qui se trouvent qualifiés de déviants, nous devons admettre que nous ne pouvons savoir si un acte donné sera catégorisé comme déviant qu’après qu’il ait suscité une réaction. La déviance est une propriété non du comportement lui-même, mais de l’interaction entre la personne qui commet l’acte et celles qui réagissent à cet acte.
Notes
[1] Voir Donald R. Cressey, « Criminological research and the definition of crimes », American Journal of Sociology, LVI (May, 1951), pp. 546-551.
[2] Sur ce point, voir C. Wright Mills, « The professional ideology of social pathologysts », American Journal of Sociology, XLIX (September, 1942), pp. 165-180.
[3] Thomas Szasz, The Myth of Mental Illness (New York, Paul B. Hoeber Inc., 1961) p. 44-45. [Traduction française par D. Berger, Le mythe de la maladie mentale (Payot, 1974), p. 60. (N.d.T.)] Voir aussi Erving Goffman, « The medical model and mental hospitalisation », in Asylums : Essays on the Social Situation of Mental Patients and Other Inmate (Garden City, Anchor Books, 1961), p. 321-386. [Traduction française par R. Castel, L. et C. Lainé, Asiles (Éditions de Minuit, 1968), pp. 375-438. (N.d.T.)]
[4] Voir Robert K. Merton, « Social problems and social theory », in R. K. Merton et R. A. Nisbet, Contemporary Social Problems (New York, Harcourt, Brace and World INC., 1961), p. 697-737 ; et Talcott Parsons, The Social System (New York, The Free Press of Glencoe, 1951), pp. 249-325.
[5] Howard Brotz reconnaît également que la distinction entre phénomènes « fonctionnels » et « dysfonctionnels » est une question de type politique ; voir « Functionalism and dynamic analysis », European Journal of Sociology, II (1961), pp. 170-179.
[6] On trouvera les principales formulations antérieures de cette conception chez Frank Tannenbaum, Crime and the Community, (New York, Ginn and Co, Inc, 1938) et chez E. M. Lemert, Social Pathology (New York, Mc Graw-Hill Book Co, Inc., 1951). L’article récent de J. Kitsuse, (« Societal reaction to deviance : Problems of theory and method », Social Problem, 9 (Winter, 1962), pp.247-256) expose une position très proche de la mienne.
[7] Bronislaw Malinowski, Crime and Custom in Savage Society (New York, Humanities Press, 1926), pp. 77-80. [Traduction française par S. Jankélévitch, Trois essais sur la vie sociale des primitifs (Payot, 1980), pp. 55-58. (N.d.T.)]
[8] F. James Davis, « Crime news in Colorado newspapers », American Journal of Sociology, LVII (January, 1952), pp. 325-330.
[9] Voir Albert K. Cohen et James F. Short Jr, « Juvenile delinquency », in Merton et Nisbet, op. cit., p. 87.
[10] Voir Harold Garfinkel, « Research notes on inter- and intra- racial homicides », Social Forces, 27 (May, 1949), p. 369-381.
[11] Edwin H. Sutherland, « White collar criminality », American Sociological Review, V (February, 1940), p. 1-12.
[12] Clark Vincent, Unmarried Mothers (New York, The Free Press of Clencoe, 1961), pp. 3-5.
