Pourquoi je suis aussi un interactionniste symbolique – Eliot Freidson
Conférence d’Eliot Freidson prononcée à Nancy, le 28 Septembre 1997. Le texte a été recueilli et traduit par Jean-Yves Trépos.

Supposez que vous vouliez connaître l’état actuel de la sociologie américaine. Même si vous lisez seulement les deux principales revues que les sociologues considèrent comme faisant autorité aux Etats-Unis et à l’étranger (je veux parler de l‘American Sociological Review et de l‘American Journal of Sociology), vous serez écrasé par la variété des sujets et des approches théoriques et méthodologiques que l’on peut y trouver. Ajoutez les thèmes et les méthodes qui sont au sommaire du très officiel Contemporary Sociology, les revues des cinq ou six associations sociologiques régionales, les articles publiés par diverses sections de l’American Sociological Association (par exemple sur la théorie, la méthodologie, la sociologie médicale, la sociologie de l’éducation et le genre) et par des associations plus petites, comme celles qui s’occupent des problèmes sociaux ou socio-économiques, celles qui s’occupent de l’interactionnisme symbolique et des revues indépendantes comme Theory and Society et vous finirez par attraper un mal de tête atroce.
Le mal de tête devient plus intense, et n’est plus traitable par l’aspirine, lorsque vous examinez les contenus. Voici mes impressions. 1) Les inégalités demeurent la principale préoccupation des sociologues américains, bien que l’on invoque moins que par le passé la théorie traditionnelle des classes ou des stratifications sociales. L’étude des inégalités a trouvé un nouveau souffle grâce aux mouvements féministes, aux mouvements de défense des minorités ethniques et au mouvement gay. Sur ce sujet, l’essentiel du travail se fait sous la forme traditionnelle de l’analyse statistique de la division du travail, des différences de revenus, du chômage et des autres données officielles. 2) Bien que la théorie hypothético-déductive positiviste n’ait jamais été très répandue, elle continue de présenter un intérêt pour certains, dans ce que l’on considère comme les principaux départements universitaires. Pour le moment, c’est la théorie du choix rationnel qui domine. 3) De nombreuses études continuent d’utiliser les méthodes quantitatives de recueil et d’analyse des données. Pourtant, le coût des études longitudinales est devenu si élevé que beaucoup de sociologues ne peuvent recueillir eux-mêmes leurs propres données. Ils doivent faire de l’analyse secondaire des données statistiques officielles et des études longitudinales provenant d’un nombre très limité d’études à grande échelle financées par l’Etat ou par les fondations privées les plus riches. 4) Cependant, des approches moins quantitatives se sont renforcées. Dans le domaine de la théorie des organisations, la tradition établie qui mettait l’accent sur la structure aclministrative s’est affaiblie (mais elle résiste encore à l’anéantissement) par l’émergence ce qu’on appelle le « néo-institutionnalisme », qui insiste sur les idéologies, les valeurs, le symbolique et, d’une manière générale, sur la “culture”. 5) La « Culture » est apparue comme un centre d’intérêt majeur, traitant de sujets comme les loisirs de masse, l’art et la science des élites, et revendiquant d’englober la sociologie de la connaissance. Les œuvres de Foucault, Bourdieu, Lyotard, Benjamin, Elias, entre autres auteurs européens, sont souvent utilisées par les étudiants des disciplines culturelles et c’est là que prospèrent les orientations post-modernistes. 6) On peut constater une croissance massive des recherches historiques en longue période, effectuées par des sociologues qui veulent traiter de problèmes comme les révolutions et le développement des politiques sociales spécifiques dans différents pays. 7) Et, finalement, un nombre de plus en plus grand de sociologues s’est engagé dans les études directes des populations et des institutions sociales, utilisant la méthode de l’observation participante et choisissant une présentation qualitative de leurs résultats. Face à l’influence persistante de l’insistance positiviste sur la quantification et les théories formalisées, quelques uns de ceux qui se sont consacrés à la recherche qualitative ont tenté de formaliser et de légitimer leurs méthodes. Ils tendent à se réclamer de la notion de « grounded theory » de Barney Glaser et Anselm Strauss (la grounded theory est une mise en forme théorique par induction à partir du terrain), et ils revendiquent aussi l’interactionnisme symbolique comme prise de position théorique systématique.
On notera avec un intérêt tout particulier que, si l’interactionnisme symbolique est vivant et se porte bien, et qu’il est peut-être même en expansion, néanmoins, ce n’est en aucun cas l’approche dominante. Il est plus acceptable académiquement qu’il ne le fut, disons, il y a vingt ans et il y a plus de sociologues qui s’y intéressent qu’à l’époque. Mais il continue de n’être qu’une des nombreuses approches et il n’a pas d’autorité particulière dans cet univers. Il s’est développé en relation avec les tentatives de formalisation effectuées par certains de ses adeptes, comme je l’ai dit tout à l’heure. Ces derniers ont également essayé d’étendre les applications de l’interactionnisme symbolique au-delà des relations face-à-face, pour traiter des organisations formelles et de la structure sociale. Mais il a fait peu d’adeptes au dehors, pour, je crois, de bonnes raisons. Dans ce qui suit, je voudrais dire pourquoi je pense qu’il y a de bonnes raisons de résister à la formalisation et à l’expansion de l’interactionnisme symbolique. En faisant ainsi, j’exprimerai ma position intellectuelle personnelle, qui est sceptique et pragmatique.
D’abord, je dois dire que je crois que les activités et les institutions humaines sont si complexes et fluides que toute tentative pour les décrire littéralement est sans espoir et qu’il est ridicule de chercher à fixer des règles générales de causalité. Je crois que nous devons considérer l’ensemble de nos efforts pour comprendre tout cela, comme provisoires et que ces efforts sont inévitablement liés à nos biographies et à nos positions sociales et historiques. Cependant, aussi incertain que soit notre savoir, puisque nous invoquons les règles de la démonstration et de la logique, nous avons quelque droit de prétendre qu’il faut accorder à nos conclusions une certaine autorité, mais non pas une autorité exclusive. Les gens ordinaires n’ont pas conscience des concepts et des théories qui sous-tendent la manière dont ils donnent du sens à leur expérience. Ils ne font pas d’effort spécial pour les élaborer ou les contester d’une manière systématique et logique. De ce fait, c’est donc à nous de le faire. Nous cherchons à recueillir systématiquement l’information et nous en faisons l’évaluation délibérée et critique. Plus encore, nous essayons d’organiser l’information grâce à des théories qui lui donnent une cohérence. Cette discipline intellectuelle est ce qui justifie notre revendication de produire une connaissance privilégiée. Mais un danger nous guette : celui de tomber dans le piège intellectuel consistant à étendre nos concepts et nos théories au-delà des limites de leur utilité.
Je dis tout cela à la fois pour des raisons intellectuelles tout à fait défendables et pour des raisons indéfendables de foi ou de dogme. Voyons d’abord, s’il vous plaît, les raisons indéfendables. Très simplement, je dirais que tôt dans ma vie intellectuelle, j’ai suffisamment lu les Sophistes et les Cyniques, pour être contaminé par leur esprit de scepticisme soutenu par la raison. J’ai aussi été profondément influencé par les écrits philosophiques relevant de ce qu’on appellerait maintenant la sémiotique, qui m’apprit à prendre garde à ne pas confondre les mots et les choses. Plus encore, j’ai lu assez d’historiens pour savoir qu’à chaque époque il y a eu des théories qui revendiquaient de pouvoir expliquer potentiellement toutes choses, jusqu’à ce qu’elles soient écartées par d’autres qui s’avéraient aussi transitoires. Je crois que toutes les théories, toutes les approches sont provisoires et partielles, qu’il n’y a aucun espoir d’une seule vraie explication, une seule vraie théorie. Pour cette raison, je pense que les écoles constituées, qu’il s’agisse de l’interactionnisme symbolique ou du positivisme, sont intellectuellement dangereuses, parce qu’elles essayent d’effacer tous les autres modes de pensée et de recherche, pour parvenir à l’hégémonie sur la vie intellectuelle. Toute hégémonie d’une école impose des restrictions inacceptables dans la manière de penser une chose aussi diverse et complexe que le monde social.
Il reste que, comme sociologue, je dois reconnaître le fait que des prises de position intellectuelles particulières ne peuvent aller très loin sans le soutien d’une organisation sociale. Et il ne fait aucun doute que l’interactionnisme symbolique s’est trouvé renforcé aux Etats-Unis par son institutionnalisation dans une association et dans une revue. Cela a rapproché des gens aux intérêts intellectuels semblables et leur a donné un soutien intellectuel. Ils y ont trouvé un lieu de publication. Une réunion annuelle leur a permis de présenter des communications scientifiques et par ailleurs de cultiver aussi bien les bavardages intellectuels que de construire des réseaux sociaux et des carrières, ce qui est tout aussi important. Mais les écoles perdent leur utilité lorsqu’elles engendrent le formalisme et l’impérialisme. Le développement des écoles organisées encourage ses membres à étendre leur théorie aussi loin que possible, pour montrer qu’elles peuvent aussi traiter des problèmes qui n’étaient auparavant traités que par les autres. Cela peut entraîner trop loin.
Bien sûr, il est un peu exagéré d’imputer cela à l’interactionnisme symbolique, dans la mesure où ce courant continue d’occuper (et j’espère qu’il en sera toujours ainsi) une position dominée aux Etats-Unis. La théorie du choix rationnel, qui marche dans les pas de l’économie néoclassique, serait une meilleure cible pour une telle attaque. Mais j’attaque l’interactionnisme symbolique afin d’illustrer et de mettre l’accent d’une manière un peu dramatique sur une autre position intellectuelle que je voudrais formuler – à savoir qu’aucune théorie ou méthode ne permet de tout comprendre. Les méthodes et les concepts qu’on utilise ne devraient pas dépendre d’un dogme a priori, mais plutôt de ce qu’on veut comprendre et de la manière dont on veut le comprendre. Les interactionnistes symboliques tendent à justifier ontologiquement leurs méthodes et leurs concepts, c’est-à-dire par ce qui caractérise réellement le monde social. Ils disent que c’est un flux, que les gens sont en interaction continue, négociant leurs relations au travers d’échanges symboliques. Ils reprochent aux autres théoriciens de réifier tout cela. Et, de fait, le monde est réellement un flux et des concepts comme celui de structure sociale réifient bien ce flux.
Réification ou non, il ne s’ensuit pas que la seule manière légitime de d’étudier ce monde soit d’en être aussi près que possible grâce à des observations des interactions concrètes entre les gens, observations qui seraient nécessairement faites de première main. Il n’en découle pas non plus qu’il faille conceptualiser cela en termes d’interactions plutôt qu’en termes d’organisation formelle. De mon point de vue, la question de la nature ultime du monde social est inappropriée. Ce qui est approprié en revanche, c’est de savoir quel aspect de la réalité on veut étudier et à quel niveau. Le concept de structure sociale, par exemple, est une ressource utile pour quelqu’un qui veut aller au-delà des interactions concrètes de personnes particulières dans des situations particulières. Il est même parfois nécessaire de parler des institutions comme si elles étaient des structures stables et d’ignorer le fait pourtant incontestable qu’elles sont composées de gens qui sont continuellement en train de construire et de reconstruire leurs relations. Il est intellectuellement nécessaire d’utiliser des concepts comme classe sociale, bureaucratie, profession et Etat : ils nous permettent de rendre compte de plus vastes aspects de l’expérience humaine que ceux qui peuvent être directement observés. Ils peuvent « encapsuler » ces aspects pour nous permettre de les penser de manière cohérente et systématique. Les théories et les écoles qui utilisent ce genre de concepts sont de ce fait aussi importants que celles et ceux qui se concentrent sur l’observation directe des interactions. Et il en va de même des méthodes qui, par abstraction à partir des interactions, construisent sous forme de statistiques, l’opinion, les idéologies, la discipline ou la main-d’œuvre. C’est la question que nous voulons poser qui devrait guider nos choix de méthode et de théorie et nos réponses devraient être jugées en fonction de la question posée et non de leur fidélité à l’expérience immédiate.
La position que j’adopte est donc éclectique plutôt que théoriquement pure, elle est sceptique et dégagée de toute voie unique de construction du sens de l’expérience humaine. Cette position traite tous les concepts, les théories et les méthodes comme des moyens commodes plutôt que comme des vérités. Ou encore, comme des outils que nous inventons délibérément ou que nous empruntons pour des tâches intellectuelles particulières et que nous nous sentons libres de rejeter quand ils ne sont plus appropriés à nos questions. Sans aucun doute, un tel éclectisme peut donner un ragoût tout à fait indigeste. Nous ne produisons pas une bonne analyse par le simple fait de jeter dans une cocotte un bouquet d’idées d’origines variées, de les remuer avec quelques informations, de les laisser mijoter quelques mois (ou quelques années !) et d’espérer avoir comme résultat une nourriture intellectuelle. L’astuce est de sélectionner les concepts et les approches qui sont appropriés aux phénomènes que nous voulons comprendre et de choisir la manière selon laquelle nous voulons les comprendre. Ceci en retour demande une saisie intuitive des phénomènes, une capacité d’imaginer à la fois les interactions humaines et les institutions sociales et un talent pour l’exposé persuasif. Mais comme la réalité est si complexe et si fluide qu’elle ne peut jamais être pleinement illuminée par un seul type de concepts et d’approches, nous sommes inévitablement comme l’aveugle en train de palper un éléphant. Sans pour autant dénier l’existence de l’éléphant en dehors de nous, nous n’avons pas d’autre choix honnête que d’accepter et d’apprécier le fait que différentes sortes d’analyses et de perspectives peuvent toutes être vraies à leur manière. Ce qui est important est que nous choisissons et menons à bien notre analyse en utilisant des éclairages, un style et une logique qui respectent les règles de la preuve et en citant scrupuleusement nos sources.
Tout cela peut être vu comme une auto-justification, puisque dans le déroulement de ma carrière de chercheur je me suis montré très éclectique. J’ai utilisé une variété de méthodes de recherche, aussi bien quantitatives que qualitatives et j’ai conceptualisé ces recherches de manières très différentes. J’ai analysé les interactions de médecins avec leurs collègues et avec leurs patients, j’ai analysé des questionnaires d’enquêtes et des données administratives et j’ai tenté de faire la synthèse des données sur l’histoire des institutions professionnelles. Mes analyses ont été parfois descriptives, quelquefois du type de ce que Robert Merton appelait les « théories à moyenne portée », et récemment à un niveau plus abstrait, j’ai essayé de mettre au point une logique pour l’analyse du contrôle occupationnel du travail, qui est parallèle à la logique de l’économie classique et à celle de la théorie des organisations. Dans chacun de ces cas très différents, j’espère que les méthodes employées et les concepts mis en œuvre sont appropriés aux questions posées. Mais ce que j’ai fait est inévitablement limité. Si quelqu’un voulait se poser des questions différentes à propos de ces mêmes sujets ou si quelqu’un voulait voir jusqu’où l’on peut aller dans la réponse à ces questions en utilisant des outils différents, alors d’autres méthodes et d’autres concepts pourraient très bien être appropriés. En effet, toute étude bien faite peut nous apprendre quelque chose qui vaille la peine.
Revenant au problème par lequel j’ai commencé, à savoir l’incroyable variété que l’on peut trouver dans la sociologie américaine aujourd’hui et la place qu’y occupe l’interactionnisme, je peux dire que l’interactionnisme est maintenant bien établi et offre un cadre pour un certain type de recueil de données et de conceptualisation. Sa première vertu réside dans son insistance sur l’étude directe des êtres humains en interaction, ce qui laisse toute légitimité à l’utilisation de méthodes moins directes, à l’analyse de données obtenues par abstraction de la réalité sociale et à la mise en œuvre de théories plus macrosociologiques. A ceux-là, les interactionnistes symboliques peuvent toujours dire : « oui, mais… » et continuer à décrire ce qui se passe entre les êtres humains réels. Pour cette seule raison l’interactionnisme symbolique est intellectuellement indispensable. Et c’est pour cette raison que je suis parfois un interactionniste symbolique, mais qu’en d’autres occasions je suis wébérien, marxiste, fonctionnaliste et même tout simplement un narrateur.
