La science au service de l’idéologie inégalitaire
Le n°968 de la revue Problèmes politiques et sociaux propose un intéressant extrait de l’article « Cerveau, sexe et idéologie » de la neurobiologiste Catherine Vidal, paru dans le n°208 de la revue Diogène (aux PUF).
Quand la science est au service de l’idéologie inégalitaire
Le cerveau a-t-il un sexe? Il n’existe pas de réponse simple à cette question, car le cerveau diffère des autres organes en tant qu’organe de la pensée. A ce titre, il est à la fois un organe biologique et un organe culturel. En fait, derrière cette interrogation, se profile la question fondamentale qui consiste à déterminer la part de l’inné et celle de l’acquis dans les comportements humains. Il s’agit là d’un débat fondamental où sciences et idéologies sont intimement liées. En outre, les thématiques du cerveau et du sexe en offrent une illustration frappante : et c’est là un sujet qui nous concerne tous et dont les médias raffolent. En exemple, ces quelques titres parus dans la presse : « La science montre que les hommes et les femmes pensent différemment »[1], « Si je suis bête, c’est la faute à maman »[2], « Naît-on homosexuel ? »[3], « Pourquoi les hommes n’écoutent jamais rien et les femmes ne savent pas lire une carte routière »[4].
Ces titres se font l’écho de travaux publiés dans des revues scientifiques montrant des différences entre le cerveau des hommes et celui des femmes, mais aussi entre le cerveau des hétérosexuels et celui des homosexuels. L’examen précis des données à l’origine de ces conclusions permet de mesurer la distance qui sépare souvent la réalité des faits scientifiques de leurs interprétations. (…)
Le XIXe siècle était celui des mesures physiques du crâne ou du cerveau pour justifier la hiérarchie entre les sexes, les races et les classes sociales. Les critères actuels sont les tests cognitifs, l’imagerie cérébrale et les gènes. Certes, les progrès considérables de nos connaissances ont apporté de nouveaux cadres explicatifs pour comprendre la complexité du vivant. Mais la dérive vers l’utilisation abusive de la biologie pour expliquer les différences entre les groupes sociaux, y compris entre les sexes, reste une vraie menace. Ce courant de pensée a un nom et une longue histoire : il s’agit du déterminisme biologique, théorie qui justifie tes inégalités sociales par des diktats biologiques et relègue au second plan les facteurs socioculturels et politiques.
C’est dans les rapports entre la science et la société qu’il faut rechercher les causes de la persistance du déterminisme biologique pour expliquer les différences entre les sexes. Pourquoi certaines scientifiques en font-ils la promotion, et ce, principalement aux États-Unis plutôt qu’en Europe Pourquoi les revues scientifiques les plus renommées (Nature, Science) y participent-elles ? Pourquoi les mouvements féministes qui, il y a 20 ans, rejetaient l’idée de différences biologiques entre les sexes l’acceptent à présent et l’utilisent pour justifier leurs revendications ?
Les réponses à ces questions sont intimement liées à l’essor récent de la biologie et des biotechnologies. On tend de plus en plus à réduire et le corps et l’esprit à des amas de molécules, gènes ou neurones. On observe la même tendance pour l’identité sexuée: le sexe social se confond avec le sexe biologique. Et derrière se profile toujours le spectre de voir utiliser la biologie pour justifier le sexisme et les inégalités entre les groupes humains. A l’évidence, le devoir de vigilance des scientifiques et des citoyens face à l’utilisation de la science à des fins idéologiques est plus que jamais d’actualité.
Cette idéologie, nous l’avons vu, est toujours tenace dans les milieux scientifiques, en particulier aux États-Unis. Ainsi, certains chercheurs s’insurgent ouvertement contre l’utilisation des diplômes universitaires pour l’évaluation des compétences et l’orientation professionnelle. Ils prônent l’utilisation de critères psychométriques propres à chaque sexe qui, selon eux, révèlent les différentes naturelles de talents et permettent une meilleure répartition des emplois entre les sexes. Leur argumentation séduit le grand public, car elle est présentée comme fondée sur des observations scientifiques, qui attendent toujours d’être validées, et reproduites par d’autres équipes…

« Pourquoi les mouvements féministes qui, il y a 20 ans, rejetaient l’idée de différences biologiques entre les sexes l’acceptent à présent et l’utilisent pour justifier leurs revendications ? »
Peut-être parce que les revendications des mouvements féministes auraient changé?
Il me semble que le féminisme est parti d’une approche très saine, qui consistait à réclamer une égalité de droit. Aujourd’hui, le féminisme le plus médiatisé semble avoir glissé vers une défense de « valeurs féminines » plutôt douteuse, donc vers la revendication de différences entre les sexes.