Qu’est-ce que « définir » ?
Comme le rappelait récemment Jonathan Chibois sur son blog en demandant « Qu’est-ce (idéalement) qu’un résumé ? », une consigne — et en l’occurrence, une consigne pourtant commune et répandue — est susceptible de recouvrir des définitions et partant, des exigences divergentes, de la part même de ceux qui la donnent. Autrement dit, tous les enseignants ne s’accordent exactement sur ce qu’est l’acte de résumer. Mais là n’est sans doute le plus fâcheux ; c’est ce que les étudiants (ou élèves) comprennent d’une même consigne qui est la première préoccupation.
J’ai assisté voici quelques mois à une conférence de Marc Romainville (chercheur belge en Sciences de l’éducation) qui portait, notamment, sur ce point. M. Romainville insistait sur l’idée qu’une consigne, aussi ordinaire puisse-t-elle sembler, doit toujours être explicitée ; car c’est dans l’implicite que se déploient les inégalités entre étudiants, entre ceux qui maîtrisent les « codes »… et les autres. L’acte de définir a servi d’illustration à son propos. Définir est une exigence perpétuelle, s’imposant aussi bien aux collégiens se frottant à l’art de la rédaction qu’au grand professeur du Collège de France. Certes, selon des modalités sans doute différentes. Mais quelles sont, précisément, ces modalités ? Les étudiants les connaissent-elles ? Sont-elles d’ailleurs bien claires dans l’esprit de l’enseignant lui-même ?
M. Romainville a suggéré cette petite mise en scène, que j’ai moi-même reproduite cette année (ce qui suit est un mélange de mon expérience et d’éléments puisés dans la conf’). Dans un cours où l’interaction est possible, il s’agit simplement pour l’enseignant de saisir une chaise et de demander « qu’est-ce que c’est, ça ? » Invariablement, la réponse « une chaise ! » appelle une réaction de la part de l’enseignant : « vous ne faîtes ici que nommer, vous ne définissez rien ! » Alors fusent les réponses intéressantes (enfin, « fusent »… ça dépend de l’heure à laquelle se tient le cours…) : « ça a quatre pattes et un dossier », « ça sert à s’asseoir », etc.
L’objectif est de faire comprendre que l’acte de définir est constitué de trois éléments principaux :
- La fonction
- Le classement
- La description et la comparaison
Ces trois éléments doivent pouvoir se retrouver la définition portant sur un objet intellectuel. La fonction répond à la question « à quoi sert l’objet / à quel besoin répond-il ? ». La chaise sert à s’asseoir. Le concept de gentrification permet de désigner le « processus par lequel le profil économique et social des habitants d’un quartier se transforme au profit exclusif d’une couche sociale supérieure. » (selon wikipedia). On remarque que cet élément est plus aisément identifiable dans le cas d’objets intellectuels (qui n’ont pas été forgés sans raison) que dans le cas d’objets physiques ou naturels, où il peut être totalement vain (à quoi « sert » un oiseau ?). Du coup, il constitue le cœur même de la définition pour les objets intellectuels, ce qui est loin d’être toujours vrai pour les objets physiques (pour lesquels le cœur de la définition sera plutôt la description).
Le classement est rarement identifié par les étudiants comme étant un élément à part entière de la définition, sans doute à cause de son caractère d’évidence. Ils le pratiquent, sans en avoir conscience. Pourtant, son explicitation permet bien des clarifications. Il s’agit donc de classer l’objet dans un catégorie large, plus précisément dans une série de catégories imbriquées. La chaise fait partie de la catégorie « objet ». Dans cette catégorie, on peut la ranger parmi celle des « meubles », puis des « sièges », etc. Appliquée aux objets intellectuels, cette démarche oblige à préciser si l’on a à faire à un résultat ou une hypothèse, à un objet s’ancrant dans le champ du théorique ou du méthodologique, etc.
Enfin, la description et la comparaison, que je classe comme un seul et même élément. La description (démarche toujours abordée par celui qui est amené à définir un objet physique) nécessite bien une forme de comparaison implicite… qu’il faut donc rendre explicite. Si l’on tient à préciser que la chaise a un dossier, c’est en raison de l’existence du tabouret, qui lui n’en a pas. La description de l’objet, qui permet de souligner sa singularité, s’effectue par rapport aux objets voisins, c’est à dire appartenant à la même catégorie. La vertu de la comparaison (plus précisément, de l’explicitation de celle-ci) tient aussi à ce qu’elle permet de délimiter la description. Le tag dessiné au blanc-correcteur doit-il entrer dans la description de la chaise ? Et le chewing-gum collé au-dessous ? La réponse est négative parce que ces caractéristiques ne permettent pas de saisir la spécificité de l’objet chaise ; toutes les chaises ne les comportent d’ailleurs pas (il y a donc bien encore comparaison entre cette chaise précise et l’ensemble des chaises).
Bien sûr, ces trois éléments — fonction, classement, description/comparaison — sont imparfaits et l’on peut sans aucun doute les discuter. Leur utilisation me semble tout de même garantir une définition claire et riche de l’objet.
Dans un prochain cours, je tâcherai d’enrichir cette démarche en proposant de commenter la fameuse œuvre One and Three Chairs de Joseph Kosuth.
Voici ce que le Centre Pompidou en dit :
Ce qui est multiplié d’une partie à l’autre de l’œuvre, ce n’est pas la chaise réelle, encore trop particulière malgré sa neutralité, ni la photographie qui ne représente que son image du point de vue du spectateur, ni enfin sa définition qui envisage tous les cas répertoriés de l’emploi du mot « chaise » mais néglige de fait celui de la chaise réelle et de son image. Il s’agit dans les trois cas d’un degré distinct de la réalité de l’objet. Tous trois désignent, par leur association, une quatrième chaise, idéale et invisible dont le concept se trouve ainsi suggéré, bien plus que défini. Là où défaille l’objet, intervient l’image, et là où celle-ci à son tour défaille, apparaît le langage, lui-même insuffisant mais déjà relayé par l’objet.
Ce sera sans doute l’occasion d’écrire un nouveau billet :)


Définition : se débarrasser des finitions pour ne garder que le dé, pour anthropiser l’objet, car « Dieu ne joue pas aux dés » (Einstein 1927).
Depuis on sait que le principe d’incertitude prévaut, la chaise existe, et n’existe pas. Sa position est indéfinie.
(faut arrêter de fumer, même des barreaux de chaise !)