Anselm Strauss
(1916-1996) est un sociologue américain de
l’École de
Chicago. Élève d’Herbert Blumer, il s’inscrit
pleinement dans la tradition de l’interactionnisme symbolique. Ce qui
frappe le plus dans son œuvre, c’est certainement l’accent
mis en
permanence sur la nécessité de travailler
à
construire un ordre, à maintenir les relations. Les
organisations ne sont pas figées, gelées,
codifiées
par des règles qui s’imposeraient à tous, en tout
temps
et en tout lieu. Si ces dernières sont connues –
ce qui
n’est pas toujours le cas – elles sont toujours susceptibles
d’être
manipulées, utilisées dans un sens particulier
pour,
éventuellement, tomber en désuétude
quelques
temps après. C’est notamment dans son article
« L’hôpital
et son ordre négocié » qu’est
explosé
le plus clairement cette approche : pour comprendre
l’organisation d’un tel établissement (et l’extension
peut-être faite à tout type d’institutions), il ne
suffit pas d’en observer l’organigramme et d’en lire le
règlement
intérieur, mais il faut aussi mettre au jour les
« logiques »,
les « stratégies »
déployées
par toute une série d’hommes qui forment, de
manière
plus ou moins temporaire, une coalition selon des critères
communs. Ces critères peuvent être saisis selon
des
variables objectives, tels le statut professionnel,
l’ancienneté,
le sexe ou l’âge, par exemple, mais également
selon des
« objectifs », des
« missions »
qui peuvent transcender les frontières objectives et
institutionnelles. Il ne faut en conclure qu’une telle approche voit
partout le désordre. Il existe –
évidemment – une
forme de stabilité, sans laquelle un hôpital (et
là
encore, tout autre type d’institution) ne pourrait fonctionner. Mais
il s’agit de considérer que l’équilibre
permettant
l’ordre est un équilibre précaire qui
nécessite
toujours ajustements et réajustements, tractations,
discussions, en un mot négociation. Une
telle
« vision » s’oppose frontalement
au
structuro-fonctionnalisme de Parsons ou Merton (notamment), courant
dominant à l’époque de la sortie de l’ouvrage ici
étudié, qui a tendance à voir du
consensus là
où Strauss et les interactionnistes voient de la
négociation
ou, au « pire », du conflit (on
peut ainsi
songer à Freidson et à son analyse des relations
médecins-patients dans l’article
« Influence du
patient sur l’exercice de la médecine »). Si consensus il y a
chez Strauss, il n’est point le caractère de l’ensemble
d’une
organisation mais, d’une part, il ne concerne qu’un groupe d’hommes
(alors « confrontés »
à d’autres
groupes) et d’autre part il est temporaire. Une très belle
illustration de cette idée est celle que Strauss
appelle
les segments dans son article
« La dynamique des
professions » : la
spécialisation des
disciplines médicales ne découlent pas
mécaniquement
d’une division opérée par l’accroissement des
connaissances ou des techniques scientifiques et médicales
mais nécessite la mobilisation de différents
acteurs
partageant une même mission et un même sens de leur
démarche, et formant alors un segment ne correspondant pas
(forcément) à une discipline ou sous-discipline
déjà
instituée.
Après cette
courte présentation de la sociologie straussienne,
arrêtons-nous sur Miroirs et Masques.
Nous procéderons
en deux temps : d’abord, nous proposerons un
résumé
assez linéaire de l’ouvrage, pour ensuite en analyser, de
manière plus transversale et critique, les enseignements que
l’on peut tirer de l’ouvrage.
La linguistique est
la base du travail sur l’identité
développé dans
l’ouvrage. Empruntant à Dewey, pour Strauss l’acte de nommer
est la première marche, indispensable, vers la connaissance.
Nommer, c’est classer l’objet dans une certaine catégorie
dont l’objet sera alors le représentant. Ainsi l’orange
posée
sur la table est-elle représentante de la
catégorie des
oranges et je ne peux l’identifier que parce que je l’ai
nommée
comme telle. Ainsi, « la nature, ou l’essence d’un
objet,
ne réside pas mystérieusement en
lui-même, mais
dépend de la façon dont il est défini
par celui
qui le nomme. » (p. 22) L’orange n’a en
effet aucune
vérité en elle-même : selon
que je la
classe, temporairement, dans la catégorie des fruits
comestibles ou bien dans celle des objets décoratifs, elle
n’aura pas la même
« définition »,
pourrions-nous dire. D’agrume rafraîchissant, elle pourra
devenir simple objet esthétiquement beau, se mariant
harmonieusement avec le papier-peint. La définition des
objets, en plus de son caractère non-absolu,
possède
une deuxième caractéristique : elle
nécessite
(implicitement) la comparaison. À l’intérieur
d’une
catégorie donnée, par exemple celle de fruit,
notre
fameuse orange ne prend « sens »
que parce
qu’existent d’autres fruits, pommes, poires, etc. Si
définir,
« c’est circonscrire [les]
limites » (p. 22),
il faut donc bien qu’existe une altérité
grâce à
laquelle nous construisons ces limites… et sans laquelle une telle
opération se révèle impossible. Mais
l’importance de la dimension linguistique ne s’arrête pas
là
et prend tout son sens une fois admise l’idée que nommer,
c’est faire, « car des mots
découle
l’action. » (p. 29) Donner telle
définition à
tel objet implique de la part de celui qui nomme une ligne de
conduite particulière : il est ainsi fort peu
probable
que je me mette à éplucher mon orange si je
définis
celle-ci comme objet décoratif ; mais si je le
fais, ce
n’est qu’après en avoir modifié la
définition.
Toutefois, la connaissance, si elle passe nécessairement par
cette étape de
« nomination » et
classification, est toujours susceptible de se construire et
d’évoluer selon l’expérience intime de
l’individu.
C’est là le déroulement logique de l’approche
pragmatique : « Lorsqu’on a
« éprouvé »,
on est en mesure d’évaluer différemment. Les
valeurs ne
sont pas éternelles. » (p. 27)
La définition
de l’objet s’affine tant que l’expérience qu’on en fait
–
il ne s’agit donc toujours pas d’une extériorité
mais
bien d’un rapport à soi – se fait plus
répétée
et précise. En ce sens, elle est toujours en devenir, un
processus jamais achevé, jamais fermé, qui
intègre
le passé et le futur.
Dans les relations
de face à face, le nom tient une importance toute
particulière. Il est un premier indicateur. À
l’instar
d’une définition de l’objet qui définit une ligne
de
conduite précise, les prénom, nom, titre, servent
à
situer la personne et à agir en conséquence,
c’est à
dire, là encore, à adopter une certaine ligne de
conduite. Un « madame » ou un
« mademoiselle »
devant le nom d’une femme, un
« docteur » ou un
« professeur » devant le nom d’un
homme
renvoient à des catégories desquelles
procédera
une attitude particulière de l’interlocuteur. Mais si
l’objet
n’a pas son mot à dire sur la définition qu’on
lui
impose, l’individu, lui, est susceptible de contrôler son
image, notamment en contrôlant son nom. Il peut insister sur
un
de ses titres ou au contraire, le gommer. Il peut franciser ou
américaniser son nom ou son prénom. Et d’autres
choses
encore. En bref, il peut – plus ou moins –
contrôler la
catégorie dans laquelle il sera classé. Un tel
acte
implique un retour sur soi qui nous
amène au cœur
d’une problématique straussienne
héritière de
George Herbert Mead : l’identité n’est jamais
imposée,
ni jamais finie. Jamais imposée d’abord : son
aspect
objectif, voire institutionnel (être professeur,
être
médecin), c’est à dire son moi
est toujours
« manipulé »,
retravaillé par le
je. Ainsi, et par exemple, deux médecins
(deux « moi »
identique si on le réduisait au statut professionnel)
n’interpréteront pas automatiquement leur profession selon
les
mêmes modalités (« je suis un
médecin
qui s’efforce d’écouter mes patients »
peut dire
l’un et pas l’autre). Pour le dire autrement, la
réflexivité
qui sera l’exercice du je empêche la
réduction de
l’identité au moi. Jamais finie
ensuite : le moi
évolue dans le temps et dans l’espace social. Un
médecin
a été étudiant et peut-être
au même
instant un responsable d’association, tout en se projetant dans
l’avenir pour se voir sous un autre statut. « Le
« je »
sujet, qui remet en question ses
« moi »
objets, progresse continuellement et pénètre dans
un
avenir aux contours incertains ; c’est ainsi
qu’émergent
nécessairement de nouveaux
« je » et de
nouveaux
« moi ». »
(p. 37) La
prise en compte de l’avenir, c’est aussi, dans l’interaction, le
regard attentif porté sur ce que nous provoquons chez (ou
sur)
autrui. C’est ainsi que l’autre agit comme un miroir
me
relevant ce que je suis. Il est évidemment possible de
s’attendre à susciter telle ou telle réaction, en
un
mot, de prévoir. Mais la marge d’erreur et toujours
importante, et la surprise, non rare. Le futur, toujours incertitude.
Autrui attend de l’individu une ligne de conduite ; l’individu
s’en donne une lui-même. Mais les écarts par
rapport au
chemin a priori dessiné sont possibles,
le contrôle
n’est jamais total (ne serait-ce parce que la
réflexivité
nécessaire au contrôle ne s’effectue jamais
pleinement
en même temps que l’acte. Autrement dit, on peut se
surprendre
soi-même). L’étude de la structure sociale
apparaît
donc comme nécessaire mais non suffisante à
l’étude
de l’identité.
Nécessaire,
parce que c’est elle qui distingue le sociologue du psychiatre dans
l’étude des interactions (durant lesquelles les hommes
s’évaluent le mieux) :
là où les
psychiatres verront des relations interindividuelles,
chargées
d’émotions ou d’imaginaire, le sociologue verra les
personnes
comme endossant un rôle
inhérent à la
catégorie qui leur correspond :
« Les
sociologues introduisent plus de structures sociale dans
l’interaction : ils attachent de l’importance aux hommes en
tant
que membres de groupes et d’organisations sociales. Les hommes
deviennent des acteurs de rôle plutôt que des
individus.
Deux personnes en interaction ne sont jamais simplement des personnes
mais représentent un groupe. »
(p. 74)
L’incroyable complexité de l’interaction apparaît
alors : l’exposé motivationnel
(c’est à
dire, le fait que « toute interprétation
d’une
situation comporte des bribes d’explication de son comportement
présent ou futur » (p. 54), doit
intégrer
des moi nécessairement mutliples.
L’interaction peut
codifier le passage d’un moi à un autre
(par exemple,
des professionnels en réunion décidant de faire
une
pause peuvent poursuivre la discussion qui mettra alors en
scène
d’autres aspects de leur personne, des moi
différents)
et se passer alors sans heurt ; mais un des protagonistes peut
également se méprendre sur le moi
de son
interlocuteur (par exemple en s’adressant à lui en tant que
femme lorsqu’il fallait endosser le rôle du professionnel)
provoquant ainsi la honte, la gène ou l’amusement. Pour le
dire d’une manière plus générale, la
complexité
de l’interaction réside en ce qu’elle oppose des individus
aux
moi multiples et variée ; chacun
de ces moi
est susceptible de rencontrer l’un des moi de son
interlocuteur, dessinant ainsi un « champ des
possibles »
des modes d’interaction très large. Évidemment,
ce
« champ des possibles »
théorique n’est
généralement pas parcouru de long en large dans
les
interactions quotidiennes pour lesquelles le
« cadre »
est clairement défini ; il ne faudrait pas laisser
croire
que les différences statutaires n’agissent pas. Autrement
dit
les interactions sont la plupart du temps à structure
simple lorsque les rôles sont clairs (par exemple,
lorsque
la sexualité s’efface devant cette même
différence
statutaire) mais peuvent être à structure
multiple
lorsqu’ils commencent à se croiser (p. 78).
Étudiant
plus avant la question de l’identité, Strauss est
amené
à situer sa théorie par rapport à deux
théories
du développement existantes. La première
considère
l’évolution de la vie comme un accroissement qualitatif
quasi-inéluctable. Bien sûr elle peut se faire
lentement, rapidement, ou à un rythme jugé
convenable,
mais cela ne change rien à l’idée sous-jacente
qui est
celle d’un parcours où l’on part d’un point
« zéro »
pour tendre vers des objectifs, des buts, à
l’idée
d’une gradation, d’une échelle que l’on monte plus ou moins
vite. Une seconde perçoit l’homme comme étant
essentiellement toujours le même malgré les
transformations qu’il peut subir. Nous pourrions dire un peu
rapidement que même si la forme change, le fond reste. La
particularité de l’approche straussienne est de
considérer
l’identité comme toujours ouverte. En ce sens elle insiste
moins sur la frontière séparant l’enfant de
l’adulte :
ce dernier évolue lui-aussi. Il intègre au cours
de sa
vie des nouvelles classifications qui, durant les moments importants
de rupture ou d’avancement (des moments
« marquants »)
lui fera réévaluer sa vie passée et
ses
différents moi. Nombre de changements
identitaires (et
notamment statutaires) sont institutionnalisés :
que l’on
songe au deuil, au mariage, ou à un avancement
professionnel,
un code est déployé qui permet de se situer et de
« se
faire situer » par les autres. Mais ces passages
d’un état
antérieur à un nouvel état ne se font
pas
toujours dans la solitude, loin s’en faut. Ainsi Strauss insiste-t-il
sur l’initiation. Elle consiste pour un
« ancêtre »,
un expert, quelqu’un qui est
« déjà passé
par là » à informer sur
l’informel. Car bien
qu’un changement de statut puisse être – et est
souvent –
entériné de manière formelle ou
officielle, la
nouvelle « place » à
occuper
effectivement nécessite un respect de règles
implicites
que le « maître » doit
enseigner à
son « disciple ». Bien que
Strauss n’utilise
pas lui-même ce langage, nous pourrions dire que nous tendons
ici vers la forme concrète d’un processus de socialisation
secondaire, où autrui aide le néoi
(le
nouveau-venu) à intégrer règles
tacites, codes,
langage, etc.
L’identité
ne manque toutefois pas de cohérence, de permanence.
Celles-ci
sont liées (mais pas absolument
corrélées
pourrait-on dire) aux structures sociales. Ces dernières ne
sont pas à considérer comme
déterminant
absolument l’identité et sa fragmentation mais
plutôt
comme dessinant, là encore, un « champ de
possibles », comme un facteur qui tend
à
influencer dans un certain sens l’identité. Par exemple,
l’évolution rapide d’une société ou
d’une
organisation peut obliger les hommes à endosser
successivement
plusieurs rôles alors qu’à l’inverse, une
organisation
évoluant lentement laissera du temps, de la souplesse,
à
l’adaptation de nouvelles exigences. Toutefois, même dans des
situations « critiques » mais
surtout après
celles-ci, l’homme peut conserver la cohérence de son
identité
en interprétant des épisodes passés
(et de
nature différente à ce qu’il vit actuellement)
comme
ayant été des « passages
obligés »
ou préparatoires à ce qu’il est aujourd’hui. Ce
qui
peut apparaître comme des ruptures objectives peut
être
retraduit a posteriori en terme d’étapes
« logiques »
s’intégrant parfaitement au parcours de vie. Autrement dit,
l’homme est alors invité à négocier
avec
lui-même.
Comment pourrions-nous décrire en quelques mots la substantifique moelle de l’ouvrage ? Il faudrait, selon nous, insister sur deux points :
- l’identité n’est jamais figée. Elle entretient une relation assez étroite avec la structure sociale sans jamais toutefois s’y réduire : introspection, réflexivité, sont des outils qui permettent au je l’interprétation du moi social.
- autrui est crucial dans la construction de l’identité. L’homme est toujours situé dans un groupe, et même dans une multiplicité de groupe. Autrui agit à plusieurs niveaux : très « directement » et « visiblement » lorsqu’il initie (pour reprendre le terme de Strauss) à un nouveau rôle social. De manière plus latente lorsqu’il joue le rôle de miroirs (parfois déformant) permettant de se juger, de s’évaluer, parfois de se corriger.
L’interaction
apparaît alors logiquement comme le
« lieu »
privilégié de l’analyse. C’est
véritablement là
que l’homme se « met en action »,
peut tenter
de prouver « qui il est ». Mais
à
plusieurs égards, nous pouvons dire que l’analyse de
l’interaction ne se limite pas à l’interaction
elle-même.
Déjà, parce que chacun représente
lui-même
mais également le groupe auquel il appartient. Si un
étudiant
s’adresse à un professeur, il le fait évidemment en
son propre nom mais également comme membre de la
communauté
des étudiants lesquels, s’ils étaient
présents
lors de l’interaction, devraient
« valider »
ses dires, dires évalués par le professeur
lui-même
qui sait qu’il s’adresse à un étudiant. C’est
finalement tout l’intérêt de la notion de rôle
que d’exprimer cette tension entre le fait d’être
soi-même,
unique, mais d’endosser en même temps des vêtements
portés également par d’autres et qui incitent,
voire
obligent, à se conformer à ce qu’ils dictent.
Mais les
interrelations ne sont pas toujours durement
structurées ;
elles sont non seulement susceptibles d’évoluer dans un
temps
qui, s’il est codifié, permet à chacun de
s’ajuster
sans problème, mais à un même moment
les
protagonistes peuvent ne pas être sur « la
même
longueur d’onde » pour le dire un peu vulgairement,
c’est
à dire engagent des moi et
perçoivent les moi
d’autrui de manière fort différente, adoptant
alors des
lignes de conduite difficilement conciliables, voire incompatibles.
Nous nous rapprochons-là d’une analyse goffmannienne
où
l’interaction est un « jeu
dangereux », où
des risques sont pris (notamment ceux de perdre la face, ou de la
faire perdre), où tout est relativement incertain,
où
la vigilance doit être soutenue. Ce qui implique qu’il est
nécessaire de travailler à garder un
équilibre,
en ajustant comportements et objectifs.
Le groupe prend
également une importance particulière en ce qu’il
est
le lieu de la constitution et de l’intégration de
connaissances nouvelles, symbolisées par les mots. Les
évolutions identitaires sont ainsi liées aux
changements de groupe et donc à l’inculcation de nouveaux
savoirs, de nouvelles représentations. Mais c’est
là
que nous ferons notre principale critique à l’ouvrage. Si
Strauss affirme très explicitement que la rencontre de deux
hommes issus de deux classes sociales différentes peut
provoquer une incompréhension mutuelle due à des
connaissances, des catégories de pensée qui sont
différentes, s’il conçoit par ailleurs
– et cela
s’inscrit dans la même logique – qu’il n’est pas
étonnant
que des membres d’un même groupe partagent, grosso
modo,
les mêmes valeurs symbolisables dans des mêmes
termes,
dans des mêmes catégories de pensée, il
n’insiste
pas assez, selon nous, sur le fait que l’appropriation de nouvelles
taxinomies ou catégories est un processus lié en
grande
partie à l’existence de taxinomies et catégories
antérieures (il n’y a pas de tabula rasa :
à
l’intégration de nouvelles terminologies ou
catégories,
l’homme n’est pas vierge) qui peuvent
« teinter »
cette appropriation de manière tout à fait
particulière
et différente selon les hommes. Certes, chacun est toujours
susceptible d’apprendre, de découvrir. Mais apprentissage et
découverte ne peuvent être vécus et
interprétés
que parce pré-éxistent une
« façon de
penser » (pour le dire un peu rapidement) qui ne va
pas
être purement et simplement remise en question mais qui,
même
si elle l’était (ce qui, on peut le penser, est
là un
cas extrême et plutôt rare) ne pourrait
l’être
qu’en la mobilisant elle-même. Pour le dire autrement,
peut-être aurait-il fallu plus insister sur les ressources
disponibles à chacun pour s’évaluer, se mettre en
question, etc. In fine cela nous amène
à la
question suivante : quid de la nature et
du degré
de réflexivité ? Celle-ci ne peut-elle
être
pas socialement située ? D’autres questions
gravitent
alors autour de ce noyau. Sans nier à quiconque la
capacité
de revenir sur son passé pour l’interpréter,
cette
interprétation-là est peut-être de
nature
différente selon les individus. Ainsi un ouvrier,
lui-même
enfant et petit-enfant d’ouvrier, ayant travaillé
dès
l’âge de 14 ans, n’aura très certainement pas les
mêmes
« façons » de revenir
sur son passé
qu’un sociologue dont les outils intellectuels lui permettront
peut-être une analyse plus proche du
« réel »,
évitant (ou s’efforçant d’éviter) les
rationalisations a posteriori qui en disent plus
sur l’effort
présent de cohérence que sur l’objet
même de
l’effort. C’est d’ailleurs là un regret que de ne pas lire
dans l’ouvrage un passage
« méthodologique »
sur l’analyse sociologique des récits de vie qui donnent un
sens à la vie « après
coup »,
c’est à dire qui fonctionnent sur un mode
téléologique.
S’il est clair que cette téléologie permet la
construction d’une cohérence du parcours de vie, de ses
étapes, il est tout aussi clair que le sociologue ne peut
s’y
arrêter. Il est alors confronté à la
difficile
question : jusqu’où l’homme se ment-il à
lui-même ? Ces quelques remarques ne nient
pas le
prodigieux intérêt de l’ouvrage et incitent au
contraire
à sa continuation : en parvenant à
mêler
réflexivité, rôle, interaction,
influence
d’autrui et du groupe et structure sociale, Strauss parvient
à
transcender les frontières par trop stériles qui
encombrent bien souvent l’analyse sociologique : micro et
macro,
individu et société sont des
découpages qu’il
faut savoir marier pour finalement les dépasser et ne jamais
oublier que l’homme est toujours un homme parmi les autres.
Commentaires
merci bcp pour m'avoir donner envie de lire un livre que je ne connaissais pas...
Sapere Aude!en plus cela me rappel les notions constitutives de la pensée complexe d'E.Morin telles que : reliance, boucle récursive, la dialogique...
et d'aiileurs, E.Morin disais dans "le paradigme perdu" : "...société et individualité ne sont pas deux réalités séparées s'ajustant l'une à l'autre, mais il y a un ambi-système où complémentairement et contradictoirement individu et société sont constitutifs l'un de l'autre tout en se parasitant l'un l'autre. "
et sur la notion d'identité et surtout le fait qu'elle soit ouverte et jamais figé..celà me rappel un livre qui m'a profondément marqué, "les identités meurtières" d'Amin Maalouf.
et dans ce livre on peut lire ceci: " l'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence.(...)les éléments de notre identité qui sont déjà en nous à la naissance ne sont pas trés nombreux...bien que ce soit évidement pas l'environnement social qui détermine le sexe, c'est lui néanmoins qui détermine le sens de cette appartenence...etre fille à Kaboul ou à Oslo n'a pas la meme signification..."
Fraternellement
Merci pour ces références qui semblent tout à fait intéressantes (en plus, j'ai de la chance, elles sont toutes à ma BU) ; ta citation résonne d'autant plus à mes oreilles que je sors d'un séminaire sur les questions de genre. La phrase que tu écris là pourrais en résumer l'esprit.
LunaticSuper fiche de lecture. Merci.
fabiensalut!
aneloreje suis entrain de parcourir un peu la littérature sur socio interactionniste et je m'y perds un peu.. en lisant différentes choses sur Strauss, j'ai tendance à le rapprocher de la pensée de Latour. rapprochement peut-être idiot ou complètement à côté de la plaque, qu'en penses-tu?
Bonjour,
Je pense que, malheureusement, je ne connais pas assez Latour pour pouvoir te répondre. Les quelques bribes de connaissances que j'ai sur lui ainsi que la lecture rapide de l'article qui lui est consacré sur Wikipedia me poussent à suggérer que c'est l'approche « constructionniste » de Latour et des interactionnistes symboliques qui t'incite à lier les deux auteurs. Mais je ne suis pas certain que Latour soit interactionniste...
Mais je préfère vraiment m'arrêter là plutôt que de parler de choses que je ne maîtrise absolument pas.
LunaticJe suis un peu en retard, mais si tu veux une réflexion sur les similarités et les différences entre le travail de Latour et celui de Strauss je te suggère l'article de Joan Fujimura (une étudiante de Strauss)
Fujimura, J. H. (1991). On methods, ontologies, and representation in the sociology of science: Where do we stand. Social Organization and Social Processes: Essays in Honor of Anselm L. Strauss. NY: Aldine Gruyter.
Lunatic : merci pour la fiche qui est vraiment très bien
Dany BouchardBonjour,
vanessJe me demandais si les infirmières étaient considérées comme étant une "profession" d'après Strauss et si je pouvais utiliser sa théorie pour étudier une nouvelle spécialité qui se développe au sein du métier des infirmières. D'après Freidson, également un interactionniste, les infirmières n'ont pas le statut de profession mais sont considérées comme formant un métier paramédical, toutefois certaines propriétés du concept de profession de Strauss correspondent au groupe des infirmières....Merci beaucouo pour vos réponses
bonjour.
OMOKO LINDA JULIETTEmerci pour la fiche.je n ai plus trop confusion.
Je suis entrain de mener une étude de recherche portant sur les interactions entre Populations Locales et Développeurs dans la filière Racines et Tubecules. Cette étude s'inscrit dans le cadre du PNDRT (programme national de développement des racines et tubercules)mis en oeuvre au Cameroun et dans cerains pays africains tel que le Ghana.Le principal bailleur de fonds est le FIDA. Je souhaite avoir des orientations dans ma revue de la littérature.
MBOK MBOK Samuel