Anselm Strauss (1916-1996) est un sociologue américain de l’École de Chicago. Élève d’Herbert Blumer, il s’inscrit pleinement dans la tradition de l’interactionnisme symbolique. Ce qui frappe le plus dans son œuvre, c’est certainement l’accent mis en permanence sur la nécessité de travailler à construire un ordre, à maintenir les relations. Les organisations ne sont pas figées, gelées, codifiées par des règles qui s’imposeraient à tous, en tout temps et en tout lieu. Si ces dernières sont connues – ce qui n’est pas toujours le cas – elles sont toujours susceptibles d’être manipulées, utilisées dans un sens particulier pour, éventuellement, tomber en désuétude quelques temps après. C’est notamment dans son article « L’hôpital et son ordre négocié » qu’est explosé le plus clairement cette approche : pour comprendre l’organisation d’un tel établissement (et l’extension peut-être faite à tout type d’institutions), il ne suffit pas d’en observer l’organigramme et d’en lire le règlement intérieur, mais il faut aussi mettre au jour les « logiques », les « stratégies » déployées par toute une série d’hommes qui forment, de manière plus ou moins temporaire, une coalition selon des critères communs. Ces critères peuvent être saisis selon des variables objectives, tels le statut professionnel, l’ancienneté, le sexe ou l’âge, par exemple, mais également selon des « objectifs », des « missions » qui peuvent transcender les frontières objectives et institutionnelles. Il ne faut en conclure qu’une telle approche voit partout le désordre. Il existe – évidemment – une forme de stabilité, sans laquelle un hôpital (et là encore, tout autre type d’institution) ne pourrait fonctionner. Mais il s’agit de considérer que l’équilibre permettant l’ordre est un équilibre précaire qui nécessite toujours ajustements et réajustements, tractations, discussions, en un mot négociation. Une telle « vision » s’oppose frontalement au structuro-fonctionnalisme de Parsons ou Merton (notamment), courant dominant à l’époque de la sortie de l’ouvrage ici étudié, qui a tendance à voir du consensus là où Strauss et les interactionnistes voient de la négociation ou, au « pire », du conflit (on peut ainsi songer à Freidson et à son analyse des relations médecins-patients dans l’article « Influence du patient sur l’exercice de la médecine »). Si consensus il y a chez Strauss, il n’est point le caractère de l’ensemble d’une organisation mais, d’une part, il ne concerne qu’un groupe d’hommes (alors « confrontés » à d’autres groupes) et d’autre part il est temporaire. Une très belle illustration de cette idée est celle que Strauss appelle les segments dans son article « La dynamique des professions » : la spécialisation des disciplines médicales ne découlent pas mécaniquement d’une division opérée par l’accroissement des connaissances ou des techniques scientifiques et médicales mais nécessite la mobilisation de différents acteurs partageant une même mission et un même sens de leur démarche, et formant alors un segment ne correspondant pas (forcément) à une discipline ou sous-discipline déjà instituée.
Après cette courte présentation de la sociologie straussienne, arrêtons-nous sur Miroirs et Masques. Nous procéderons en deux temps : d’abord, nous proposerons un résumé assez linéaire de l’ouvrage, pour ensuite en analyser, de manière plus transversale et critique, les enseignements que l’on peut tirer de l’ouvrage.

La linguistique est la base du travail sur l’identité développé dans l’ouvrage. Empruntant à Dewey, pour Strauss l’acte de nommer est la première marche, indispensable, vers la connaissance. Nommer, c’est classer l’objet dans une certaine catégorie dont l’objet sera alors le représentant. Ainsi l’orange posée sur la table est-elle représentante de la catégorie des oranges et je ne peux l’identifier que parce que je l’ai nommée comme telle. Ainsi, « la nature, ou l’essence d’un objet, ne réside pas mystérieusement en lui-même, mais dépend de la façon dont il est défini par celui qui le nomme. » (p. 22) L’orange n’a en effet aucune vérité en elle-même : selon que je la classe, temporairement, dans la catégorie des fruits comestibles ou bien dans celle des objets décoratifs, elle n’aura pas la même « définition », pourrions-nous dire. D’agrume rafraîchissant, elle pourra devenir simple objet esthétiquement beau, se mariant harmonieusement avec le papier-peint. La définition des objets, en plus de son caractère non-absolu, possède une deuxième caractéristique : elle nécessite (implicitement) la comparaison. À l’intérieur d’une catégorie donnée, par exemple celle de fruit, notre fameuse orange ne prend « sens » que parce qu’existent d’autres fruits, pommes, poires, etc. Si définir, « c’est circonscrire [les] limites » (p. 22), il faut donc bien qu’existe une altérité grâce à laquelle nous construisons ces limites… et sans laquelle une telle opération se révèle impossible. Mais l’importance de la dimension linguistique ne s’arrête pas là et prend tout son sens une fois admise l’idée que nommer, c’est faire, « car des mots découle l’action. » (p. 29) Donner telle définition à tel objet implique de la part de celui qui nomme une ligne de conduite particulière : il est ainsi fort peu probable que je me mette à éplucher mon orange si je définis celle-ci comme objet décoratif ; mais si je le fais, ce n’est qu’après en avoir modifié la définition. Toutefois, la connaissance, si elle passe nécessairement par cette étape de « nomination » et classification, est toujours susceptible de se construire et d’évoluer selon l’expérience intime de l’individu. C’est là le déroulement logique de l’approche pragmatique : « Lorsqu’on a « éprouvé », on est en mesure d’évaluer différemment. Les valeurs ne sont pas éternelles. » (p. 27) La définition de l’objet s’affine tant que l’expérience qu’on en fait – il ne s’agit donc toujours pas d’une extériorité mais bien d’un rapport à soi – se fait plus répétée et précise. En ce sens, elle est toujours en devenir, un processus jamais achevé, jamais fermé, qui intègre le passé et le futur.
Dans les relations de face à face, le nom tient une importance toute particulière. Il est un premier indicateur. À l’instar d’une définition de l’objet qui définit une ligne de conduite précise, les prénom, nom, titre, servent à situer la personne et à agir en conséquence, c’est à dire, là encore, à adopter une certaine ligne de conduite. Un « madame » ou un « mademoiselle » devant le nom d’une femme, un « docteur » ou un « professeur » devant le nom d’un homme renvoient à des catégories desquelles procédera une attitude particulière de l’interlocuteur. Mais si l’objet n’a pas son mot à dire sur la définition qu’on lui impose, l’individu, lui, est susceptible de contrôler son image, notamment en contrôlant son nom. Il peut insister sur un de ses titres ou au contraire, le gommer. Il peut franciser ou américaniser son nom ou son prénom. Et d’autres choses encore. En bref, il peut – plus ou moins – contrôler la catégorie dans laquelle il sera classé. Un tel acte implique un retour sur soi qui nous amène au cœur d’une problématique straussienne héritière de George Herbert Mead : l’identité n’est jamais imposée, ni jamais finie. Jamais imposée d’abord : son aspect objectif, voire institutionnel (être professeur, être médecin), c’est à dire son moi est toujours « manipulé », retravaillé par le je. Ainsi, et par exemple, deux médecins (deux « moi » identique si on le réduisait au statut professionnel) n’interpréteront pas automatiquement leur profession selon les mêmes modalités (« je suis un médecin qui s’efforce d’écouter mes patients » peut dire l’un et pas l’autre). Pour le dire autrement, la réflexivité qui sera l’exercice du je empêche la réduction de l’identité au moi. Jamais finie ensuite : le moi évolue dans le temps et dans l’espace social. Un médecin a été étudiant et peut-être au même instant un responsable d’association, tout en se projetant dans l’avenir pour se voir sous un autre statut. « Le « je » sujet, qui remet en question ses « moi » objets, progresse continuellement et pénètre dans un avenir aux contours incertains ; c’est ainsi qu’émergent nécessairement de nouveaux « je » et de nouveaux « moi ». » (p. 37) La prise en compte de l’avenir, c’est aussi, dans l’interaction, le regard attentif porté sur ce que nous provoquons chez (ou sur) autrui. C’est ainsi que l’autre agit comme un miroir me relevant ce que je suis. Il est évidemment possible de s’attendre à susciter telle ou telle réaction, en un mot, de prévoir. Mais la marge d’erreur et toujours importante, et la surprise, non rare. Le futur, toujours incertitude. Autrui attend de l’individu une ligne de conduite ; l’individu s’en donne une lui-même. Mais les écarts par rapport au chemin a priori dessiné sont possibles, le contrôle n’est jamais total (ne serait-ce parce que la réflexivité nécessaire au contrôle ne s’effectue jamais pleinement en même temps que l’acte. Autrement dit, on peut se surprendre soi-même). L’étude de la structure sociale apparaît donc comme nécessaire mais non suffisante à l’étude de l’identité.
Nécessaire, parce que c’est elle qui distingue le sociologue du psychiatre dans l’étude des interactions (durant lesquelles les hommes s’évaluent le mieux) : là où les psychiatres verront des relations interindividuelles, chargées d’émotions ou d’imaginaire, le sociologue verra les personnes comme endossant un rôle inhérent à la catégorie qui leur correspond : « Les sociologues introduisent plus de structures sociale dans l’interaction : ils attachent de l’importance aux hommes en tant que membres de groupes et d’organisations sociales. Les hommes deviennent des acteurs de rôle plutôt que des individus. Deux personnes en interaction ne sont jamais simplement des personnes mais représentent un groupe. » (p. 74) L’incroyable complexité de l’interaction apparaît alors : l’exposé motivationnel (c’est à dire, le fait que « toute interprétation d’une situation comporte des bribes d’explication de son comportement présent ou futur » (p. 54), doit intégrer des moi nécessairement mutliples. L’interaction peut codifier le passage d’un moi à un autre (par exemple, des professionnels en réunion décidant de faire une pause peuvent poursuivre la discussion qui mettra alors en scène d’autres aspects de leur personne, des moi différents) et se passer alors sans heurt ; mais un des protagonistes peut également se méprendre sur le moi de son interlocuteur (par exemple en s’adressant à lui en tant que femme lorsqu’il fallait endosser le rôle du professionnel) provoquant ainsi la honte, la gène ou l’amusement. Pour le dire d’une manière plus générale, la complexité de l’interaction réside en ce qu’elle oppose des individus aux moi multiples et variée ; chacun de ces moi est susceptible de rencontrer l’un des moi de son interlocuteur, dessinant ainsi un « champ des possibles » des modes d’interaction très large. Évidemment, ce « champ des possibles » théorique n’est généralement pas parcouru de long en large dans les interactions quotidiennes pour lesquelles le « cadre » est clairement défini ; il ne faudrait pas laisser croire que les différences statutaires n’agissent pas. Autrement dit les interactions sont la plupart du temps à structure simple lorsque les rôles sont clairs (par exemple, lorsque la sexualité s’efface devant cette même différence statutaire) mais peuvent être à structure multiple lorsqu’ils commencent à se croiser (p. 78).
Étudiant plus avant la question de l’identité, Strauss est amené à situer sa théorie par rapport à deux théories du développement existantes. La première considère l’évolution de la vie comme un accroissement qualitatif quasi-inéluctable. Bien sûr elle peut se faire lentement, rapidement, ou à un rythme jugé convenable, mais cela ne change rien à l’idée sous-jacente qui est celle d’un parcours où l’on part d’un point « zéro » pour tendre vers des objectifs, des buts, à l’idée d’une gradation, d’une échelle que l’on monte plus ou moins vite. Une seconde perçoit l’homme comme étant essentiellement toujours le même malgré les transformations qu’il peut subir. Nous pourrions dire un peu rapidement que même si la forme change, le fond reste. La particularité de l’approche straussienne est de considérer l’identité comme toujours ouverte. En ce sens elle insiste moins sur la frontière séparant l’enfant de l’adulte : ce dernier évolue lui-aussi. Il intègre au cours de sa vie des nouvelles classifications qui, durant les moments importants de rupture ou d’avancement (des moments « marquants ») lui fera réévaluer sa vie passée et ses différents moi. Nombre de changements identitaires (et notamment statutaires) sont institutionnalisés : que l’on songe au deuil, au mariage, ou à un avancement professionnel, un code est déployé qui permet de se situer et de « se faire situer » par les autres. Mais ces passages d’un état antérieur à un nouvel état ne se font pas toujours dans la solitude, loin s’en faut. Ainsi Strauss insiste-t-il sur l’initiation. Elle consiste pour un « ancêtre », un expert, quelqu’un qui est « déjà passé par là » à informer sur l’informel. Car bien qu’un changement de statut puisse être – et est souvent – entériné de manière formelle ou officielle, la nouvelle « place » à occuper effectivement nécessite un respect de règles implicites que le « maître » doit enseigner à son « disciple ». Bien que Strauss n’utilise pas lui-même ce langage, nous pourrions dire que nous tendons ici vers la forme concrète d’un processus de socialisation secondaire, où autrui aide le néoi (le nouveau-venu) à intégrer règles tacites, codes, langage, etc.
L’identité ne manque toutefois pas de cohérence, de permanence. Celles-ci sont liées (mais pas absolument corrélées pourrait-on dire) aux structures sociales. Ces dernières ne sont pas à considérer comme déterminant absolument l’identité et sa fragmentation mais plutôt comme dessinant, là encore, un « champ de possibles », comme un facteur qui tend à influencer dans un certain sens l’identité. Par exemple, l’évolution rapide d’une société ou d’une organisation peut obliger les hommes à endosser successivement plusieurs rôles alors qu’à l’inverse, une organisation évoluant lentement laissera du temps, de la souplesse, à l’adaptation de nouvelles exigences. Toutefois, même dans des situations « critiques » mais surtout après celles-ci, l’homme peut conserver la cohérence de son identité en interprétant des épisodes passés (et de nature différente à ce qu’il vit actuellement) comme ayant été des « passages obligés » ou préparatoires à ce qu’il est aujourd’hui. Ce qui peut apparaître comme des ruptures objectives peut être retraduit a posteriori en terme d’étapes « logiques » s’intégrant parfaitement au parcours de vie. Autrement dit, l’homme est alors invité à négocier avec lui-même.

Comment pourrions-nous décrire en quelques mots la substantifique moelle de l’ouvrage ? Il faudrait, selon nous, insister sur deux points :

  • l’identité n’est jamais figée. Elle entretient une relation assez étroite avec la structure sociale sans jamais toutefois s’y réduire : introspection, réflexivité, sont des outils qui permettent au je l’interprétation du moi social.
  • autrui est crucial dans la construction de l’identité. L’homme est toujours situé dans un groupe, et même dans une multiplicité de groupe. Autrui agit à plusieurs niveaux : très « directement » et « visiblement » lorsqu’il initie (pour reprendre le terme de Strauss) à un nouveau rôle social. De manière plus latente lorsqu’il joue le rôle de miroirs (parfois déformant) permettant de se juger, de s’évaluer, parfois de se corriger.

L’interaction apparaît alors logiquement comme le « lieu » privilégié de l’analyse. C’est véritablement là que l’homme se « met en action », peut tenter de prouver « qui il est ». Mais à plusieurs égards, nous pouvons dire que l’analyse de l’interaction ne se limite pas à l’interaction elle-même. Déjà, parce que chacun représente lui-même mais également le groupe auquel il appartient. Si un étudiant s’adresse à un professeur, il le fait évidemment en son propre nom mais également comme membre de la communauté des étudiants lesquels, s’ils étaient présents lors de l’interaction, devraient « valider » ses dires, dires évalués par le professeur lui-même qui sait qu’il s’adresse à un étudiant. C’est finalement tout l’intérêt de la notion de rôle que d’exprimer cette tension entre le fait d’être soi-même, unique, mais d’endosser en même temps des vêtements portés également par d’autres et qui incitent, voire obligent, à se conformer à ce qu’ils dictent. Mais les interrelations ne sont pas toujours durement structurées ; elles sont non seulement susceptibles d’évoluer dans un temps qui, s’il est codifié, permet à chacun de s’ajuster sans problème, mais à un même moment les protagonistes peuvent ne pas être sur « la même longueur d’onde » pour le dire un peu vulgairement, c’est à dire engagent des moi et perçoivent les moi d’autrui de manière fort différente, adoptant alors des lignes de conduite difficilement conciliables, voire incompatibles. Nous nous rapprochons-là d’une analyse goffmannienne où l’interaction est un « jeu dangereux », où des risques sont pris (notamment ceux de perdre la face, ou de la faire perdre), où tout est relativement incertain, où la vigilance doit être soutenue. Ce qui implique qu’il est nécessaire de travailler à garder un équilibre, en ajustant comportements et objectifs.
Le groupe prend également une importance particulière en ce qu’il est le lieu de la constitution et de l’intégration de connaissances nouvelles, symbolisées par les mots. Les évolutions identitaires sont ainsi liées aux changements de groupe et donc à l’inculcation de nouveaux savoirs, de nouvelles représentations. Mais c’est là que nous ferons notre principale critique à l’ouvrage. Si Strauss affirme très explicitement que la rencontre de deux hommes issus de deux classes sociales différentes peut provoquer une incompréhension mutuelle due à des connaissances, des catégories de pensée qui sont différentes, s’il conçoit par ailleurs – et cela s’inscrit dans la même logique – qu’il n’est pas étonnant que des membres d’un même groupe partagent, grosso modo, les mêmes valeurs symbolisables dans des mêmes termes, dans des mêmes catégories de pensée, il n’insiste pas assez, selon nous, sur le fait que l’appropriation de nouvelles taxinomies ou catégories est un processus lié en grande partie à l’existence de taxinomies et catégories antérieures (il n’y a pas de tabula rasa : à l’intégration de nouvelles terminologies ou catégories, l’homme n’est pas vierge) qui peuvent « teinter » cette appropriation de manière tout à fait particulière et différente selon les hommes. Certes, chacun est toujours susceptible d’apprendre, de découvrir. Mais apprentissage et découverte ne peuvent être vécus et interprétés que parce pré-éxistent une « façon de penser » (pour le dire un peu rapidement) qui ne va pas être purement et simplement remise en question mais qui, même si elle l’était (ce qui, on peut le penser, est là un cas extrême et plutôt rare) ne pourrait l’être qu’en la mobilisant elle-même. Pour le dire autrement, peut-être aurait-il fallu plus insister sur les ressources disponibles à chacun pour s’évaluer, se mettre en question, etc. In fine cela nous amène à la question suivante : quid de la nature et du degré de réflexivité ? Celle-ci ne peut-elle être pas socialement située ? D’autres questions gravitent alors autour de ce noyau. Sans nier à quiconque la capacité de revenir sur son passé pour l’interpréter, cette interprétation-là est peut-être de nature différente selon les individus. Ainsi un ouvrier, lui-même enfant et petit-enfant d’ouvrier, ayant travaillé dès l’âge de 14 ans, n’aura très certainement pas les mêmes « façons » de revenir sur son passé qu’un sociologue dont les outils intellectuels lui permettront peut-être une analyse plus proche du « réel », évitant (ou s’efforçant d’éviter) les rationalisations a posteriori qui en disent plus sur l’effort présent de cohérence que sur l’objet même de l’effort. C’est d’ailleurs là un regret que de ne pas lire dans l’ouvrage un passage « méthodologique » sur l’analyse sociologique des récits de vie qui donnent un sens à la vie « après coup », c’est à dire qui fonctionnent sur un mode téléologique. S’il est clair que cette téléologie permet la construction d’une cohérence du parcours de vie, de ses étapes, il est tout aussi clair que le sociologue ne peut s’y arrêter. Il est alors confronté à la difficile question : jusqu’où l’homme se ment-il à lui-même ? Ces quelques remarques ne nient pas le prodigieux intérêt de l’ouvrage et incitent au contraire à sa continuation : en parvenant à mêler réflexivité, rôle, interaction, influence d’autrui et du groupe et structure sociale, Strauss parvient à transcender les frontières par trop stériles qui encombrent bien souvent l’analyse sociologique : micro et macro, individu et société sont des découpages qu’il faut savoir marier pour finalement les dépasser et ne jamais oublier que l’homme est toujours un homme parmi les autres.