Influence du client sur l'exercice de la médecine*
Que le médecin fasse avant
tout
partie d'une structure institutionnelle et organisationnelle,
le
malade ne représentant alors qu'une contingence
essentiellement mineure, telle est la conclusion qui ressort
des
études d'ordre général de
Carr-Saunders et
Wilson, de Parsons, de Merton et de Goode, ainsi que de celles qui
traitent de l'exercice de la médecine de Hall, de Solomon,
de
Hyde, de Peterson et de Coleman, Menzel et Katz1.
Elles montrent que la nature de l'exercice
de la médecine est largement
déterminée par les
relations qui s'établissent entre le praticien, d'une part,
ses collègues et les institutions dont ils font partie,
d'autre part, et par celles qui existent entre la profession
médicale elle-même et l'État.
Mais il ne peut y avoir exercice de la
médecine sans clients et, bien souvent, les idées
de
ces clients quant à ce qui leur est
nécessaire
diffèrent, de façon marquante, de celles que l'on
prête
aux membres de la profession qu'ils consultent. Les anthropologues2
ont abondamment montré que le choix du client
est
déterminé par des normes qui varient d'une
culture à
une autre, et même au sein d'un complexe culturel3.Et,
une fois que le client a exercé son choix,
ce sont
ces différences de normes et de culture
entre le malade et le médecin qui influent, et cela
considérablement, sur la qualité de
leurs
rapports4.Il
est
évident que ces
caractéristiques, inhérentes au client,
constituent une
source systématique de pression exercée sur le
praticien. Par suite, pour comprendre ce qu'est l'exercice de la
médecine, il est nécessaire de
rechercher quelles
sont les circonstances qui permettent à cette pression de
prendre naissance et de continuer à s'exercer. Ceci oblige
à
situer le client et le praticien au sein d'un système
analytique unique dans lequel on déterminera quelles sont
les
sources d'influence de chacun d'entre eux.
Pour ceci, l'analyse devra utiliser un modèle plus courant
dans les recherches anthropologiques que dans les recherches
sociologiques. Il semble que l'exercice de la médecine
puisse
être utilement considéré comme
étant non
seulement le fait d'un groupe de praticiens en interaction les uns
avec les autres, mais aussi comme constituant un ensemble concret, au
sein duquel deux systèmes se rejoignent en un tout plus
vaste,
qui comprend des normes, des positions et des mouvements
caractéristiques. Le modèle à
considérer
n'est pas celui d'une société se composant de
praticiens et de clients5,ni
celui d'un
cabinet de consultation où se trouvent un praticien et un
client6,mais
celui d'un
système qui
comprend des représentants de la profession
médicale
exerçant dans des cabinets de consultation,
eux-mêmes
situés dans des communautés locales de clients
éventuels. Pour reconnaître aux praticiens le
titre de
membres de leur profession, on peut prendre comme
références
leur organisation et leur culture. Pour reconnaître aux
clients
le titre de membres d'une communauté locale
spécifique,
on peut prendre comme références leur propre
organisation et leur propre culture. A partir de ce modèle,
certains cas, étudiés par les anthropologues,
dans
lesquels des praticiens professionnels éprouvent des
difficultés à obtenir des clients, sont
aussi
facilement analysables que les cas dans lesquels l'exercice
professionnel de la médecine est si complètement
accepté par les clients qu'il en devient presque (mais
jamais
tout à fait) une routine.
Dans cet article nous nous proposons d'utiliser un modèle de
ce genre pour analyser ces aspects de l'expérience du client
qui peuvent affecter de manière significative l'exercice de
la
médecine, nous esquissons une typologie descriptive de cet
exercice, en termes suffisamment généraux pour en
permettre l'extension à d'autres types de professions.
De façon caractéristique, le praticien
professionnel
prétend que ses capacités sont
ésotériques,
au point que le client ne peut
en
aucune manière en estimer la valeur. De ceci
découle
son privilège de se trouver, en quelque sorte, en dehors du
marché et de reconnaître pour valables les
jugements de
ses collègues plutôt que ceux de ses clients7.Et
cette prétention de sa part est un des signes
qui
marquent sa position spécifique en tant que membre d'une
« communauté » professionnelle8.
Mais,
alors qu'il se peut que sa propre « communauté »
n'ait aucune localisation matérielle, il ne peut exercer que
dans une communauté localisée dans l'espace, et
au
milieu de clients éventuels plus ou moins
organisés.
Ainsi, alors qu'il est membre d'une « communauté »
professionnelle, qu'il en accepte les normes et qu'il dépend
formellement de ses institutions, le praticien demeure toujours une
sorte d'étranger au sein de la
communauté de sa
clientèle, car son groupe de
références est
celui de ses collègues
et non celui
de ses clients.
Toutefois,
alors que le médecin partage des connaissances
spécialisées,
une identité et un loyalisme avec ses collègues
plutôt
qu'avec les profanes, c'est de ces mêmes profanes que
dépend
son existence. Alors qu'il n'a aucun pouvoir pour les obliger
à
utiliser ses services, il dépend du libre choix de clients
éventuels9.
Mais,
comme ces clients
éventuels sont incapables d'estimer la valeur de ses
services
comme le feraient ses collègues, ils ne peuvent
nécessairement, dans la mesure où ils
exercent
réellement un choix, le juger que selon des
critères
extra-professionnels, et c'est sur la base de normes
extra-professionnelles qu'ils réagiront
vis-à-vis
de lui. Par suite l'exercice de la médecine consiste, par
essence, en l'action réciproque de deux séries de
normes différentes et parfois contradictoires.
En
conséquence, nous nous trouvons en face de deux
systèmes
: le système professionnel et le système profane.
Ils
se rejoignent au niveau de chaque cas ,concret : chaque
médecin
remplit alors le rôle de « charnière » entre
le système profane local et le système
professionnel « extérieur ». Structurellement, le praticien trouve
son
soutien à l'extérieur de la communauté
dans
laquelle il exerce, parmi ses collègues, alors que sa
clientèle éventuelle est organisée par
la
communauté elle-même. Culturellement, le
système
de référence du médecin professionnel
est, par
définition, « la tradition large » de sa
profession extra-locale, tandis que le système de
référence
de sa clientèle éventuelle est « la
tradition
étroite » de la communauté locale ou du
voisinage10.
La tradition profane de la communauté locale
peut, selon
les endroits, coïncider avec une plus ou moins grande partie
de
la tradition professionnelle, mais, de par la nature même de
la
médecine, il semble peu probable, comme Saunders et Hewes
l'ont si éloquemment démontré11,
que la culture médicale profane
s'identifie jamais
à la culture médicale professionnelle.
De quelle manière le
médecin et sa clientèle éventuelle
entrent-ils
en rapports ? Qu'est-ce qui provoque la consultation et rend durables
les rapports du médecin et de son client?
Évidemment,
le futur client doit, en premier lieu, percevoir le besoin d'aide et
croire que c'est d'un médecin que cette aide pourra lui
venir.
Et, chaque fois que la pratique individuelle est la règle,
il
faut qu'il décide ce que sera un « bon »
praticien. Ces perceptions semblent être le
résultat
d'un processus d'influences interpersonnelles, analogue
à
ceux qui ont été étudiés
pour d'autres
secteurs de l'existence; les connaissances et jugements venant du
milieu « extérieur » étant
filtrées
à l'aide de ces processus ancrés dans la
communauté
et sa culture.
Dans une communauté
déterminée12,la
perception du
besoin d'aide « extérieure », quand se
présente
une affection physique, semble avoir pour point de départ
des
essais d'auto-diagnostic strictement personnels et
expérimentaux
qui, s'appuyant sur le caractère
présumé
temporaire des symptômes, amènent à
la
décision
d'attendre pour voir ce qui se passera. Si les symptômes
persistent, on essaiera
des remèdes domestiques simples tels que le repos,
l'aspirine,
les anti-acides, les laxatifs ou le changement de
régime.
Cependant, quel que soit le remède choisi, l'individu qui se
croit malade met alors son entourage au courant s'il ne l'a pas
déjà,
plus ou moins, fait auparavant. Le diagnostic devient alors collectif
et de nouveaux remèdes, ou le recours à un
médecin,
peuvent être suggérés. Dans le cas
où un
médecin n'a pas été
consulté et où
les symptômes persistent (et dans la
plupart des cas il ne
persistent pas), on
cherchera à utiliser les capacités que peuvent
avoir
les amis, les voisins, les parents et les camarades de travail,
à
porter un diagnostic. Il est rare que ceci soit
délibéré;
ceci se produit plutôt au cours de conversations
quotidiennes, qui débutent normalement par des questions au
sujet de la santé d'autrui et ne s'intéressent
qu'ensuite au temps qu'il fait.
Cette exploration sans méthode des
différents diagnostics, quand elle se poursuit et n'est pas
rapidement interrompue par la cessation des symptômes ou par
le
recours à un médecin, prend, de
manière typique,
la forme d'un appel à une hiérarchie de
compétences.
La discussion des symptômes et des remèdes
appropriés
est affaire de référence autant que de conseils,
référence à un tel qui a, lui aussi,
présenté
les mêmes symptômes et en a
été guéri,
référence à telle autre qui a
été
infirmière et qui, par conséquent,
connaît ce
genre de choses, à un pharmacien qui, une fois, a
guéri
quelqu'un avec un merveilleux tonique brun, et, bien sûr,
à
un étonnant médecin qui a soigné avec
succès
exactement le même cas.
En fait, tout le processus de recherche
d'aide implique l'existence d'un réseau de
consultants,
s'étendant du domaine intime et informel du noyau familial,
en
passant par des profanes successifs, de plus en plus
éloignés,
spécialisés et autorisés pour en
arriver au « professionnel »13.Ce
réseau de
consultants, qui fait partie de la structure de la
communauté
locale et qui impose une méthode à la recherche
de
soins, pourrait être appelé « structure
référentielle profane » 14.Combiné
avec les conventions culturelles
impliquées
dans le processus, il constitue, pourrait-on dire, un « système
référentiel profane »15.
Il
existe autant de « systèmes
référentiels profanes » que de
communautés
distinctes, mais il est possible de les classer selon deux
variables : le degré
de congruence
entre la culture de la clientèle et celle du
médecin ;
la proportion plus ou moins grande de consultants profanes qui
s'intercalent entre la première perception des
symptômes
et la décision de consulter un membre de la profession
médicale. Les considérations concernant la
culture sont
importantes pour déterminer les diagnostics et les
traitements qui, pour le client, ont une signification
réelle,
ainsi que les catégories de consultants qui feront
autorité.
Le degré d'extension de la « structure
référentielle profane » est
important pour le développement et l'orientation de la
culture profane
et sa perméabilité aux apports
extérieurs.
Il est possible en combinant ces variables d'obtenir quatre types de
« système référentiel
profane » dont
deux seulement nous occuperont ici : dans le premier de ces deux
systèmes, les clients éventuels participent,
avant
tout, à une culture profane indigène et il existe
une « structure référentielle profane »
très
développée; dans le deuxième, les
clients
éventuels participent à une culture qui
présente
un maximum de congruence avec celle des professionnels de la
médecine
et il n'existe qu'une « structure
référentielle
profane » très réduite, ou
même tout à
fait inexistante.
Le système indigène, à structure
développée,
est un cas extrême dans lequel
on peut prévoir que la clientèle d'une
communauté
fera preuve, à un degré
élevé, de
résistance à l'utilisation des services
médicaux.
Tant que l'autorité en matière de diagnostic
s'appuie
sur la notion de « don »
héréditaire ou
divin, ou sur celle de la nécessité pour un
traitement
efficace d'une connaissance personnelle, intrinsèque, de sa
« propre » santé, il est improbable que
l'autorité
des membres de la profession médicale soit jamais reconnue.
Et
tant que les définitions culturelles de la maladie
contredisent celles de la culture du praticien professionnel, ce
n'est pas à lui que conduira le processus de
référence.
En outre, dans le cas d'une « structure
référentielle
profane » développée, les
définitions
reconnues par le malade se trouvent renforcées,
dès
qu'il commence à rechercher une aide, par la
série des
consultants profanes. Il est évident que, dans la
plupart
des cas, c'est le guérisseur qui sera alors
consulté,
le praticien professionnel n'étant appelé que
pour des
maladies mineures ou, dans des cas considérés
comme
graves, seulement par des déviants socialement
isolés
et par les désespérés qui se
raccrochent à
chaque lueur d'espoir.
Le cas extrême diamétralement opposé au
système
indigène développé se rencontre quand
la culture
et la culture professionnelle sont très voisines et quand le
« système
référentiel
profane » est très réduit, ou
inexistant. Dans ce cas, le
client éventuel est à peu près
livré
à lui-même, plus ou moins guidé par des
conventions culturelles et par sa propre expérience, avec
peu
de consultants profanes pour le soutenir ou le
décourager
dans sa quête de secours. Étant donné
que ses
connaissances et ses conceptions sont voisines de celles du
médecin, il essaiera peut-être pendant longtemps
de se
soigner lui-même, mais il passera cependant directement de
l'auto-traitement au médecin.
De
ces deux cas extrêmes, le premier est illustré par
le
comportement des peuples primitifs et le second par le
comportement des médecins et des infirmières
quand ils
contractent une maladie. (Paradoxalement, il est bien connu que ce sont
des malades « non-coopératifs » qui ont tendance à
diagnostiquer leur propre cas et à se soigner
eux-mêmes.)
Entre ces deux extrêmes — tout au moins aux
États-Unis
— les membres des classes inférieures
adhèrent à
des « systèmes référentiels
profanes »
voisins de ceux du cas indigène, et les membres des
professions libérales tendent à se rapprocher de
l'autre pôle, les autres classes de la
société
prenant place dans les catégories intermédiaires.
Comme Goode l'a fait remarquer, « le choix exercé
par le
client est une forme de contrôle social. Il
détermine la
survivance d'une profession ou d'une spécialité,
ainsi
que le succès d'un professionnel donné dans sa
carrière »16.
Le
concept de « système
référentiel profane » fournit ainsi une
base, non
seulement pour analyser le comportement du malade, mais aussi pour
comprendre dans quelles conditions lui, profane, contrôle
jusqu'à un certain
point l'exercice de la médecine. En effet, le « système
référentiel profane » permet de mettre
en
évidence ce qui détermine le choix du client, et
permet de comprendre comment le sexe, la race et les
antécédents ethniques du médecin
influent sur
son succès, bien que l'on répète
souvent que les
professions reposent sur le statut acquis17.
Il
devient possible d'apercevoir les raisons pour lesquelles tel
médecin
n'aura peut être jamais de clients et pourquoi tel autre
pourra
en trouver mais ne saura les conserver. Car le « système
référentiel profane » non seulement
dirige le
choix du client mais aussi le prolonge ou, au contraire, conduit,
plus tard, le même client à changer d'avis. Il
ressort
d'entretiens avec des malades citadins que la première
visite
à un médecin est souvent
expérimentale, il
s'agit d'un essai. La décision de suivre l'ordonnance du
médecin et celle de retourner le consulter
dépendent,
semble-t-il, au moins en partie, du jugement
rétrospectif
porté par le client sur la consultation. Celui-ci peut se
former une opinion par lui-même ou, ce qui est souvent le
cas,
il peut échanger ses impressions avec d'autres; en fait il
utilise la structure référentielle non seulement
avant
de se rendre chez le médecin mais aussi à son
retour,
en discutant le comportement du médecin, son diagnostic et
son
ordonnance avec ses amis; ceci ayant pour conséquence
possible
qu'il ne retourne jamais le voir.
On
peut supposer que tous les praticiens, sauf ceux dont la
sensibilité est la moins vive, se rendent rapidement compte
des jugements des profanes à leur égard. [...]
Que leur
but soit de guérir le malade ou de survivre
professionnellement, ils seront soumis à une pression les
poussant à accepter ou à contourner ce
qu'attendent les profanes, soit en
administrant des placebos inoffensifs soit
en abandonnant les médications impopulaires. [...]
En résumé, il
ressort de cette discussion que, tout
en étant relativement
indépendante,
la profession
de médecin ne
doit pas etre
considérée comme étant absolument
libre tout
contrôle exercé
par les malades. En fait, il est possible de mettre en
évidence
différentes types d'exercice de la médecine,
en prenant comme critère la liberté relative
quant au
contrôle par le client. Mais, pour ce faire, il est
nécessaire
d'examiner cette source de liberté professionnelle que
constitue, non pas une clientèle complaisante, mais la
nature
même de l'organisation de la profession.
On a beaucoup parlé de la position
privilégiée que l'État accorde au
médecin.
(De fait, le soutien apporté par un pouvoir
extérieur à
la communauté se montre souvent décisif en ce qui
concerne l'exercice de la médecine dans les pays « sous-développés »,
où les malades
éventuels n'ont qu'une piètre opinion des
médecins
modernes.) Simultanément, le soutien par l'État
établit
des limitations rigides à la compétition18,
à la fois en poursuivant l'exercice illicite du
« guérisseur » ou du « charlatan » et en
autorisant la limitation du nombre des praticiens
professionnels,
ces deux mesures contribuant pour une large part à la
stabilité et à l'indépendance du
rôle du
professionnel.
Par-delà ces aspects, il faut en
souligner un autre qui contribue aussi au pouvoir de la profession.
Pour autant qu'il existe dans une communauté deux
« traditions » et deux structures, le « système
référentiel profane » en est une et le
« système référentiel professionnel » en est
une autre. Celui-ci constitue un réseau de relations entre
collègues, qui s'étend souvent au-delà
de la
communauté locale et tend à converger vers des
organismes contrôlés par les membres de la
profession,
tels les hôpitaux et les Facultés de
médecine. Le
prestige et le pouvoir professionnels ont leur origine dans
ces
organisations et diminuent lorsqu'on s'en éloigne. C'est
encore dans ces organisations qu'est dispensée la culture
professionnelle qui fait autorité — ici les
connaissances
médicales — en partie parce qu'elle s'y
crée, en
partie parce qu'elle y afflue de l'extérieur.
Plus
avant on pénètre dans le
« système référentiel
professionnel », plus il se montre
indépendant de toute communauté locale de
malades. Un profane qui recherche
une aide s'aperçoit que, plus il s'enfonce à
l'intérieur du système, moins il est libre de
contrôler
ce qu'on lui fait. En réalité, il n'est pas rare
pour
le « client » d'être réduit au
rôle de
solliciteur, demandant à être choisi : les
organisations
et les praticiens qui n'exercent qu'à l'intérieur
du « système référentiel professionnel » sont
libres de « prendre le cas » ou de ne pas s'en
occuper,
suivant l'intérêt plus ou moins grand qu'il
présente
pour eux.
Cette symétrie fondamentale, qui
veut que le client choisisse ses propres services médicaux
quand ceux-ci sont inclus dans le « système
référentiel
profane » et que le médecin choisisse le malade
auquel
il donnera ses soins quand lui-même fait partie du
« système référentiel professionnel », met
en évidence l'ensemble des conditions
déterminant
la recherche de soins. Quand il commence à ne pas se sentir
bien, le malade se considère comme étant
compétent
pour décider s'il est réellement malade et de
quelle
catégorie générale de maladie il
s'agit. A ce
niveau, il se soigne lui-même. L'échec de son
traitement
initial le conduit à avoir recours au « système
référentiel profane », et
l'échec de
nouveaux traitements indiqués par des profanes le conduit
vers
le médecin. C'est sur cette séquence
d'échecs
que repose l'autorité pratique du
médecin, sans
oublier que, malgré tout, le malade peut encore avoir la
conviction de savoir ce qui ne va pas en lui.
[...] Le médecin, placé au
sommet du « système
référentiel profane »,
est le dernier des consultants à être choisi
à
partir des conceptions des profanes19.
Quand, à
son tour, ce praticien renonce à résoudre
lui-même
le problème, c'est à lui qu'il revient, et non au
malade ou à ses consultants profanes, d'en appeler
à un
autre praticien. C'est à ce moment que le malade est
introduit dans le « système
référentiel
professionnel ». Le choix, et par suite le contrôle
effectif, sortent des mains du client pour être
déposés
entre celles du praticien, et l'utilisation des services
professionnels ne repose plus sur les conceptions du client —
il se
peut même que celui-ci reçoive des soins qu'il n'a
pas
demandés et dont la raison lui échappe.
Il est
évident que le client devient alors relativement impuissant,
séparé qu'il est de ses appuis profanes.
La
position du médecin au sein du
processus de références a aussi son importance.
S'il se
trouve être, dans la « structure
référentielle
profane » le premier praticien consulté, et s'il
n'adresse pas de « cas » à ses
collègues,
il n'est soumis qu'aux jugements de ses patients, quand ceux-ci se
retrouvent avec leurs consultants
profanes après l'avoir quitté. Si, cependant, il
adresse un malade à un autre praticien, son comportement
professionnel se trouve soumis au jugement de ce nouveau consultant.
De même, quand le malade quitte le spécialiste, il
retourne souvent chez le praticien initial et, en ce sens, le
consultant en question se trouve soumis au jugement du
médecin
qui lui a transmis son client. Ainsi le médecin qui vit
grâce
aux malades que lui adressent ses collègues se
trouve-t-il presque toujours soumis à leur jugement et
à
leur contrôle, tandis que le médecin qui attire
lui-même
ses propres clients et n'a pas besoin de les adresser à des
collègues est soumis avant tout au jugement et au
contrôle
de ses malades.
Ces observations font ressortir deux types opposés de
pratiques, différenciées par la relation
qui les
lie soit au « système
référentiel profane », soit au « système
référentiel
professionnel ». On trouve, d'un côté,
une
pratique indépendante des collègues, son
existence
reposant sur la capacité d'un médecin
donné à
s'attirer des clients20.
Cette
« pratique
indépendante » doit offrir des services
répondant
aux besoins ressentis par les membres du « système
référentiel profane »
eux-mêmes. [...] Le
médecin aura alors le minimum
de possibilités d'échapper au
contrôle
de ses clients et le maximum
de possibilités d'échapper au
contrôle
de ses collègues.
A l'opposé, on imaginera une « pratique
interdépendante » qui n'attire pas elle-même ses propres clients
mais
qui, au contraire, répond aux besoins d'autres praticiens,
individuels ou appartenant à des organisations. La
clientèle, dans ce cas, ne choisit pas le service en cause :
un collègue professionnel, ou un organisme,
décide que
le client a besoin des services du. praticien et le lui envoie : le
collègue, ou l'organisme, seront seuls, dans bien des cas,
informés des résultats de la consultation. Il est
évident que, par définition, une « pratique
interdépendante » ne pourrait subsister dans un
« système référentiel profane ». Pour
survivre sans choisir lui-même ses clients, le
médecin
doit faire partie d'un « système
référentiel
professionnel » dans lequel les clients ont si peu la parole
qu'il est possible de les adresser tout simplement d'un
service
à un autre. De ce fait, le praticien aura le maximum
de possibilités d'échapper au
contrôle
des clients et le minimum
de possibilités d'échapper au
contrôle
des collègues.
Poussée
jusqu'à ses limites extrêmes, la
définition de la pratique indépendante ne semble
pouvoir s'appliquer rigoureusement à aucun cas
réel, ne
serait-ce que parce que le praticien professionnel reçoit sa
formation au départ en dehors de la communauté
des profanes et parce que son droit d'exercer
la médecine dépend en dernier recours de
collègues
« extérieurs » et peut lui
être retiré.
Le « charlatan » seul peut représenter
cette
limite extrême car, non seulement il n'a pas besoin de
diplôme
délivré à
l'extérieur, mais, selon
la définition de Hugues, il s'agit d'une personne
« qui
continue, d'année en année, à
satisfaire ses
clients et non ses collègues »21.
Comme
le guérisseur, il se situe, en tant que consultant,
en un
point relativement élevé de la structure de
référence
profane, sans aucun lien avec un « système
référentiel
professionnel » extérieur.
Très proche de cette limite extrême,
on trouve aux États-Unis la clientèle
indépendante
de quartier ou de village (médecine
générale,
presque toujours) que Hall appelle « individualiste »22
avec, au mieux, de vagues liens de coopération avec des
collègues ou avec certaines parties peu
organisées du « système référentiel professionnel ».
Toutes choses égales d'ailleurs, dans cette
situation où
il n'est guère soumis à l'observation de la part
de ses
collègues et ou il dépend au maximum d'un
« système référentiel profane », on peut
s'attendre à ce que le praticien possède une
faible
sensibilité à l'égard des standards
professionnels formels23
et
une grande sensibilité à l'égard des
standards
profanes locaux. Cette différence de sensibilité
devrait surtout être évidente dans le cas
où le « système référentiel profane » est à
la fois indigène et développé.
Plus proche de la pratique interdépendante,
on trouve ce que Hall appelle la « pratique de
collègues », caractérisée par des rapports
étroits
avec une « fraternité interne » de
collègues
et avec des institutions fortement organisées. Il s'agit
d'une
pratique spécialisée, ce qui, en soi, la situe en
dehors de quartiers ou de villages déterminés, et
ainsi
réduit la possibilité d'un contrôle
organisé
de la part des clients.
Enfin, tout proche de la limite extrême,
on trouve un type de pratique qui recouvre en partie le
précédent
mais qui paraît suffisamment significatif pour devoir
être
examiné séparément. On pourrait
l'appeler « pratique organisée »24.
On la
trouve dans les hôpitaux, les cliniques et autres
établissements administratifs professionnels25
et
elle implique un maximum de restrictions pour le client dans
le
choix de médecins ou de services médicaux. Les
clients sont adressés à l'organisme par des
praticiens
qui lui sont extérieurs, ou, si d'eux-mêmes ils
recherchent des soins, leur choix ne s'exerce que quant à
l'organisme lui-même; ils seront ensuite dirigés
administrativement vers un praticien déterminé.
Dans ce
cas, l'exercice de la médecine dépend de la
prospérité
et de l'équipement de l'organisme. Les efforts du client en
vue d'exercer un contrôle prendront
vraisemblablement la
forme d'une évasion. Les étapes du processus de
référence étant
systématiquement
enregistrées et examinées par une
direction
hiérarchique, le praticien est entièrement
à la
merci des jugements de ses collègues quant à sa
valeur.
On peut s'attendre à ce qu'il soit
particulièrement
sensible aux standards et aux contrôles de la profession et
peu
sensible à ce que son malade attend de lui. [...]
Comme
dans toute analyse où il est nécessaire de faire
abstraction d'une grande partie de la
réalité,
nous avons été conduit à une certaine
exagération. Quand une clientèle est bien
établie,
par opposition à ce qui se passe quand un praticien lutte
pour
s'en faire une, une grande partie ,de ce qui se produit n'est que
routine. Un conflit entre malade et médecin ne se
présente
que rarement ouvertement : il se trouve masqué par le
départ
du client et confirme l'hypothèse justifiée du
médecin
qui prévoit qu'un client indésirable, ou bien ne
se
présentera pas, ou bien sera facilement
découragé.
Au sein de cette routine, les quelques ruptures ou malentendus qui se
produisent constituent, évidemment, des
événements
qu'il faudrait étudier d'un point de vue
stratégique.
Mais la comparaison des routines en elles-mêmes, en
différents
lieux, pour différents types de pratiques, avec les
processus
de sélection des malades qu'elles impliquent,
révèlerait
les compromis nécessaires à
l'établissement
et au maintien de la pratique médicale, face à
des
systèmes profanes variés et à des
positions
variées au sein des deux systèmes, profane et
professionnel. Ainsi, le rôle du professionnel
conçu de
manière abstraite et tel qu'il a été
décrit
par des auteurs tels que Parsons, peut être
modifié, et
même, parfois, compromis, par les conditions culturelles et
structurales dans lesquelles il doit être tenu.
(Trad. T. Mialbe)
* Version
française de l'article d'E. Freidson, « Client control and medical practice », American Journal of
Sociology, 1960, 65, p. 374-382. © 1960 by University of
Chicago Press.
1. Cf.
Carr-Saunders A. M., Wilson P. A. (1933) ; Parsons T. (1949), p.
185-199 ; Merton R. K. (1957) p. 73-79 ; Goode W.J. (1957) ; Hall O.
(1946), (1948), (1949) ; Solomon D.N. (1952) ; Hyde D.R., Wolff P.,
Gross. A, Hoffman E.L. (1954) ; Peterson O. L., et al. (1956) ; Menzel
H. et Katz E. (1955-1956) ; Coleman J., Katz E., Menzel H. (1957) ;
Menzel H., Coleman J., Katz E. (1959).
2. CF. Paul
B.D. (ed.) (1955) ; Fister G. M. (1958).
3. Cf. Koos
E. L. (1954) ; et l'excellent eésumé ainsi que la
bibliographie dans Simmons O.G. (1958).
4. Cf. Saunders
L.
W. (1954).
5. Goode, op.
cit.exploite cette perspective.
6. Cf.
Parsons T. (1954), p. 428-473.
7. Cf.
Hughes E. C. (1958), p. 78-87.
8.
Goode, op. cit.,
Goode
utilise le terme « communauté » dans le
sens
d'intérêts
partagés et d'identité commune. Ainsi tous les
médecins
américains appartiennent à la « communauté » médicale, de
même que tous les
catholiques
américains appartiennent à la « communauté »
catholique. J'utilise ce terme pour signifier la localité.
9.
Nous ne voulons pas dire que les clients choisissent toujours des
praticiens particuliers, c'est-à-dire que la
pratique est
par nature, une pratique individuelle. Le choix des médecins
est fait, jusqu'à un certain degré, par les
clients aux
États-Unis, mais sûrement pas dans d'autres
pays
(cf. Ben-David J. en Israël, 1958). Le choix que le client
doit
faire partout n'est pas entre plusieurs médecins, mais entre
le fait de consulter ou de ne pas consulter.
10. Les termes
et
images sont ceux de Robert Redfield (1956), p. 43-45 et (1955), p.
113-151. Dans la société
industrielle, la « petite
tradition » semble moins stable et plus
dépendante de la « grande
tradition », quant
à son contenu que dans la société
paysanne.
11.
Cf. Saunders L., Hewes G. H. (1953).
12.
L'étude suivante est tirée d'interviews intensifs
de 71
malades d'un ensemble médical métropolitain. On
leur
demandait de faire des comptes rendus chronologiques
détaillés
de la manière dont ils étaient amenés
à
rechercher les soins médicaux. Le but n'en est pas
de
présenter l'expérience moyenne mais de construire
un
modèle rendant compte du processus, et de ses
étapes
qui précède la consultation de praticiens
professionnels. [...]
13.
Pour des données concernant le processus dont il est
question et le réseau de consultant, voir Evans-Pritchard E.
E. (1937) ; Yarrow M. R., Schwartz C. G., Murphy H. S., Deasy
L. C. (1955); Clausen J. A., Yarrow M. R. (1955) ; Goffman E.
(1959).
14.
Traduction de lay
referral structure (n. d. t.).
15.
Traduction de lay
referral system (n. d. t.).
16.
Op. cit., p.
198.
17.
Par
exemple, Parsons T. The professions, op. cit.
, p.
189 et 193 ;
noter la réserve qu'il introduit p. 197.
18. Pour citer
un
exemple spectaculaire de
compétitions dans le passé : deux
médecins du xe
siècle qui essayaient chacun de gagner la faveur
du roi
finirent par s'empoisonner mutuellement à la table royale.
Celui qui connaissait les antidotes obtint le patronage du
roi.
Cf. Mackinney L. C. (1934). La véracité de
cette anecdote est mise en question par Kristeller P. O. (1954), mais
comme l'a dit une fois l'historien Louis Gotschalk 'Se non è
vero è ben trovato'. Pour les temps modernes, les
observations
de Hall portant sur les « carrières
individualistes » sont
pertinentes.
19. La
spécialité du praticien
se situant dans le système référentiel
profane
varie. Évidemment, le médecin de
médecine
générale en fait presque toujours partie. Souvent
on y
trouve des pédiatres, des gynécologues, des
spécialistes de médecine interne et des
ophtalmologistes, particulièrement dans des
communautés
de classes professionnelles ; les anesthésistes et
les
radiologues n'en font vraisemblablement jamais partie.
20.
Voir mon article, « Specialties without Roots
: The utilization of new services » (1959).
21.
Hughes op. cit.,p.
98.
22. Voir Hall op.
cit., p. 249-252 et Solomon op. cit., chap.
vi et vii sur les médecins des hôpitaux du groupe II.
23. Ceci, plus
que la formation médicale, pourrait être un important
déterminant des résultats de Peterson et
al. op.
cit.
24.
Traduction de organizational
practice (n. d. t.).
25. Ce terme est
défini dans McElrath D. C. (1958) ; ses
problèmes sont analysés par Goss M. E. W. (1959).
Voir aussi Ben-David op. cit. Malheureusement
pour notre objectif actuel, aucune de ces études ne tient
grand compte du rôle du client.
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