L’individualisme méthodologique
La théorie du choix rationnel (TCR) étant une variante de l’« individualisme méthodologique » (IM), on précisera d’abord la signification de cette notion. Elle désigne un paradigme, c’est-à-dire une conception d’ensemble des sciences sociales, qui se définit par trois postulats. Le premier pose que tout phénomène social résulte de la combinaison d’actions, de croyances ou d’attitudes individuelles (P1 : postulat de l’individualisme). Il s’ensuit qu’un moment essentiel de toute analyse sociologique consiste à « comprendre » le pourquoi des actions, des croyances ou des attitudes individuelles responsables du phénomène qu’on cherche à expliquer. Selon le second postulat, «comprendre » les actions, croyances et attitudes de l’acteur individuel, c’est en reconstruire le sens qu’elles ont pour lui, ce qui — en principe du moins — est toujours possible (P2 : postulat de la compréhension). Quant au troisième postulat, il pose que l’acteur adhère à une croyance, ou entreprend une action parce qu’elle a du sens pour lui, en d’autres termes que la cause principale des actions, croyances, etc. du sujet réside dans le sens qu’il leur donne, plus précisément dans les raisons qu’il a de les adopter (P3 : postulat de la rationalité). Ce dernier postulat exclut, par exemple, qu’on explique les croyances magiques par la « mentalité primitive », la « pensée sauvage » ou la « violence symbolique », ces notions faisant appel à des mécanismes opérant à l’insu du sujet, à l’instar des processus chimiques dont il est le siège. Il n’implique pas cependant que le sujet soit clairement conscient du sens de ses actions et de ses croyances. On reviendra plus loin sur ce point délicat. Il n’implique pas non plus que les raisons des acteurs ne dépendent pas de causes, telles que les ressources cognitives de l’acteur ou d’autres variables caractéristiques de sa situation, au sens large de ce terme, et du contexte dans lequel il se trouve.
Historique de l'IM
Si le paradigme de l’IM est
courant dans les analyses sociologiques les plus anciennes,
c’est seulement à la fin du XIXe
siècle
qu’il est identifié. Pour désigner ce
que nous appelons aujourd’hui im,
l’économiste autrichien C. Menger (1871 ; 1883)
emploie l’expression d’« atomisme
», bien malencontreuse, car elle semble ignorer que les
individus sont insérés dans un contexte
d’institutions, de règles, de traditions,
qu’ils ont des ressources, des dispositions, des
capacités sociales et cognitives variables.
L’expression d’« individualisme
méthodologique » proposée à
l’origine par Schumpeter sur la base d’une
indication de Max Weber, ne comporte pas ces connotations.
C’est sans doute pourquoi elle s’est
imposée.
L’im étant apparu dans le contexte des discussions
théoriques et méthodologiques entre
économistes, ces derniers, à la suite de C.
Menger, associent généralement aux postulats de
l’IM, le postulat selon lequel les actions individuelles
obéiraient à des motivations utilitaristes.
L’im se trouve alors conjugué avec la tradition
benthamienne, selon laquelle l’individu agit sous
l’empire d’un « calcul des plaisirs et
des peines » ou, dans un langage plus moderne, d’un
« calcul coût-avantage » ou «
calcul coût-bénéfice » (CCB).
Mais de conjuguer l’IM et l’utilitarisme
n’est en rien nécessaire. L’im
n’implique, en aucune façon par
lui-même, une représentation du comportement, des
attitudes ou des croyances les faisant dériver
d’un CCB. Ce point a été vu avec une
parfaite clarté par les sociologues se recommandant de
l’IM, notamment par Max Weber.
Le jeu des restrictions possible de l'IM
Les sciences sociales utilisent ainsi
diverses déclinaisons
de l’IM. Pour ne prendre en compte que les principales :
certains sociologues s’en tiennent aux postulats fondamentaux
P1, P2 et P3. Pour Tocqueville, Weber et de nombreux auteurs
contemporains, les acteurs font ce qu’ils font ou croient ce
qu’ils croient, parce qu’il ont des raisons de
faire ce qu’ils font ou de croire ce qu’ils
croient, mais ils admettent que ces raisons sont de natures diverses
selon les circonstances et qu’il est impossible de les
réduire à un type unique. D’autres
ajoutent la restriction que le sens de l’action pour
l’acteur réside toujours pour lui dans les
conséquences de ses actions (P4 : postulat
conséquentialiste). On peut qualifier cette
version de
l’IM de conséquentialiste ou
d’instrumentaliste. D’autres admettent de
surcroît que, parmi les conséquences de son
action, les seules qui intéressent l’acteur sont
celles qui le concernent personnellement (P5 : postulat de
l’égoïsme).
Plus restrictivement encore, on peut admettre que toute action comporte
un coût et un bénéfice et que
l’acteur se
décide toujours pour la ligne d’action qui
maximise la différence entre les deux (P6 : postulat
du CCB).
C’est la version de l’IM à laquelle
s’arrêtent généralement les
économistes et,
à leur suite, les sociologues se recommandant de la TCR. Ce
modèle ne comporte toutefois aucune restriction
sur le contenu des intérêts et des
préférences du sujet. Il le suppose
donné et donc extérieur au domaine de
l’explanandum. On peut ainsi encore
introduire des
restrictions sur ce point et admettre, par exemple, comme les
sociologues d’inspiration
nietzschéenne et/ou marxienne, que le sujet est
tenaillé par la volonté de puissance
(P7) et/ou qu’il est avant tout concerné par ses
intérêts de classe (P8).
Les
modèles instrumentalistes (postulats P1 à P4)
doivent leur succès, d’abord au fait
qu’ils proposent une théorie simple du
comportement, des croyances et des attitudes. Ils sont, de plus,
porteurs d’une promesse de
théorie générale. Les fonctionnalistes
qui retiennent le modèle instrumentaliste dans sa
forme non restreinte (postulats P1 à P4) ont
présenté leur approche
comme générale. G. Becker (1996) avance que la
TCR (postulats P1 à P6) est la seule théorie
capable
d’unifier les sciences sociales. Bien avant lui, des
moralistes français classiques, comme La
Rochefoucauld, avaient annoncé la TCR en proposant
d’ériger l’amour-propre en
théorie générale (Boudon et Cherkaoui,
1999). Les sociologues d’inspiration marxiste et/ou
nietzschéenne présentent de même leur
modèle préféré (postulats
P1 à P6 + P7 et/ou P8) comme étant
généralement valide.
La
popularité des modèles instrumentalistes provient
aussi de ce qu’ils sont porteurs d’un effet de
démythification. Max Scheler
(1954) avance, à juste titre, que l’utilitarisme
(i.e. la tradition de pensée issue de Bentham)
doit son influence à ce qu’il met à jour
le « pharisaïsme »
des relations sociales. Cela est tout aussi vrai des modèles
tirant leur inspiration de Marx ou de Nietzsche. De plus, comme ils
jettent soupçon et discrédit sur les
interprétations du sens commun,
les modèles instrumentalistes passent facilement pour
« profonds », comme capables de
mettre en lumière les « choses cachées
» derrière les «
apparences ».
Mais
l’influence de ces modèles ne résulte
pas seulement de considérations extra-scientifiques. En ce
qui concerne la TCR, une dimension essentielle de
son attrait a été bien mise en
évidence par J. Coleman (1986) : « la
raison pour laquelle, écrit-il, l’action
rationnelle a une force de séduction particulière
en tant que base théorique est qu’il
s’agit d’une conception de l’action qui
rend inutile toute question supplémentaire ».
Auparavant, Hollis (1977) avait exprimé la même
idée en des termes voisins : « rational
action is
its own explanation » (cité in
Goldthorpe, 2000). Dans ces deux citations, l’expression
« action rationnelle »
désigne l’action guidée par le CCB. Il
est vrai que, dès lors qu’on a expliqué
que le sujet X a fait Y
plutôt que Y’ parce qu’il lui paraissait
plus avantageux du point de vue de ses objectifs de faire Y,
l’explication est complète. Même si la
biologie était capable de décrire les
phénomènes électriques et chimiques
qui accompagnent un processus de décision, cela
n’ajouterait rien à l’explication.
On ne voit
guère quelle objection sérieuse on pourrait
opposer à l’idée que la TCR est capable
de proposer des explications de caractère
« définitif » ou, comme on peut encore
dire, « sans boîte noire
». En revanche, on peut et l’on doit se demander
s’il faut suivre ses partisans lorsqu’ils
déclarent la
considérer comme générale et comme la
seule théorie capable de produire des explications
«
définitives ».
Une autre raison de
l’attrait de la TCR réside dans le fait que le
postulat du CCB la rend accessible au formalisme
mathématique. Mais ce postulat
n’est pas une condition nécessaire de la
mathématisation. Il permet
de reprendre le formalisme mathématique de
l’économie, mais des modèles
échappant à la TCR peuvent aussi être
exprimés mathématiquement. D’autre
part, la mathématique n’est qu’un
langage et la mathématisation d’une
théorie ne
préjuge évidemment en rien de sa
validité.
J. Coleman (1990), qui a
joué un rôle éminent dans la diffusion
de la TCR en dehors de l’économie, ne
s’y est converti que
tardivement, en partie sans doute parce qu’il pensait
qu’elle permettrait d’opposer une alternative
à la sociologie de caractère plus descriptive
qu’explicative et souvent plus
démagogique que scientifique qui fit irruption sur le
marché des idées dans les
années 19601.
Max Weber avait
prêté les mêmes vertus à
l’IM : il lui paraissait pouvoir préserver
l’avenir de la sociologie en proposant une alternative
efficace aux pseudo-explications de caractère holiste qui
imprégnaient la
sociologie de son temps. Il déclare en effet :
si je suis devenu sociologue, c’est essentiellement pour mettre fin à cette industrie (Betrieb) à base de concepts collectifs dont le spectre rôde toujours parmi nous. En d’autres termes, la sociologie ne peut, elle aussi, que partir de l’action de l’individu, qu’il soit isolé, en groupe ou en masse ; bref : elle doit être conduite selon une méthode strictement « individualiste »2.Inutile de dire que l’entreprise à base de concepts collectifs que Weber stigmatise dans ce texte se prolonge bien après lui, comme l’indique un texte classique de Bourricaud (1975) sur les sociologies structuralistes. La sociologie holiste que Weber repousse ici sur le ton du mépris (dem immer noch spukenden Betrieb) est celle qui prétend pouvoir rayer la subjectivité de l’acteur social ou être autorisée à émettre à son propos des propositions incontrôlées, au nom d’une conception naïve de la science. Pour Weber, on ne peut au contraire négliger l’évidence selon laquelle les causes réelles des phénomènes sociaux ont pour origine les acteurs individuels, leurs actions, choix, décisions, motivations, attitudes et croyances. La bonne explication d’un phénomène social est donc celle qui le ramène à ses causes individuelles, lesquelles doivent être établies par des procédures scientifiques dûment contrôlées. Bien entendu, les acteurs individuels sont socialement situés : les ressources matérielles et cognitives, les intérêts, etc. d’un fonctionnaire ne sont pas ceux d’un paysan.
Un point mérite enfin d’être soulevé : la TCR est beaucoup plus influente en Angleterre et aux États-Unis qu’en France ou en Allemagne. Cela vient en particulier de l’influence diffuse de la philosophie benthamienne sur les sociétés anglo-saxonnes. Cette influence se décèle, par exemple, dans la législation. Ainsi, la loi britannique actuelle traite l’embryon humain comme un sujet de droit à partir de 14 jours, parce que c’est le moment où s’esquisse son système nerveux et donc sa capacité de ressentir des plaisirs et des peines3. On a peine à imaginer que des lois allemandes ou françaises puissent être fondées sur des principes aussi littéralement benthamiens.
L'importance de la TCR
L’une des raisons
essentielles de l’attrait de la TCR est, on l’a
dit, qu’elle fournit des explications dépourvues
de boîtes noires, c’est-à-dire ne
débouchant pas sur des questions additionnelles. Je prendrai
pour illustrer cet argument un exemple de Tocqueville.
Tocqueville n’épousait évidemment en
aucune façon la métaphysique de Bentham. Bien
qu’il ait étudié de près les
physiocrates et les économistes libéraux, il
n’était pas économiste. Il est, pour
ces raisons, intéressant de lui emprunter une brillante
théorie qui met en jeu la TCR à une
époque où elle n’est ni
officialisée, ni même identifiée. Cet
exemple a l’intérêt de souligner que,
lorsqu’il s’agit de certains
phénomènes sociaux, la TCR apparaît
immédiatement comme un modèle pertinent.
Tocqueville (1986) s’interroge, dans L’Ancien
Régime et la Révolution, sur une
différence macroscopique entre la France et
l’Angleterre à la fin du XVIIIe
siècle.
Bien que les physiocrates soient alors fort influents,
l’agriculture française stagne en raison de
l’absentéisme très important des
propriétaires fonciers. En même temps,
l’agriculture anglaise se modernise rapidement. Cet
absentéisme est un effet de la « centralisation
administrative». Elle fait que les charges royales sont plus
nombreuses et donc plus accessibles en France qu’en
Angleterre, mais aussi que ces charges confèrent
à leurs titulaires un pouvoir, une influence et un prestige
particuliers, puisqu’elles les érigent en
instruments d’un État tout puissant. En
Angleterre, les charges officielles sont moins nombreuses; de
surcroît, le pouvoir local étant beaucoup plus
indépendant du pouvoir central qu’en France, la
vie locale offre toutes sortes d’opportunités aux
ambitieux. Un gentleman farmer entreprenant qui a
réussi
à s’attirer la reconnaissance de la population
peut convoiter des fonctions locales ; et s’il se donne le
projet de se faire élire à Westminster, il doit
ne pas décevoir ses mandants. Il est donc beaucoup moins
incité à quitter ses terres pour aller
à la capitale servir le roi que ne l’est son
homologue français, et quand il se donne des ambitions
nationales, il conserve des attaches et une action locales.
Les propriétaires fonciers de Tocqueville sont donc dans une
situation qui les invite à décider en toute
autonomie de ce qu’ils jugent être de leur
intérêt, et à raisonner en termes de
CCB ; les informations nécessaires à la prise de
décision leur sont en effet facilement accessibles. Ils
connaissent le coût et les avantages des options qui
s’offrent à eux. Aussi, Tocqueville
prête-t-il instinctivement à ses acteurs une
rationalité de type « benthamien » et
utilise-t-il ici le modèle de type TCR défini par
les postulats P1 à P6.
On pourrait relever dans la littérature contemporaine maints
exemples de même type. Ainsi, dans une étude de
sociologie comparative, Root (1994) se demande pourquoi, au XVIIIe
siècle, la politique économique favorise de
façon chronique les producteurs de grains en Angleterre et
les consommateurs de grains en France. Ici encore, il s’agit
d’expliquer une différence macroscopique.
L’explication de Root fait de cette asymétrie un
autre effet de la centralisation administrative. Les consommateurs
parisiens voient bien qu’en manifestant dans les rues de la
capitale, ils peuvent exercer une pression efficace sur le pouvoir et
obtenir des prix favorables à leurs
intérêts. En revanche, une manifestation sous les
fenêtres de Westminster n’aurait guère
de chances de succès, les députés des
Communes étant des propriétaires fonciers,
surtout soucieux de ne pas décevoir leurs
électeurs de province, lesquels appartiennent pour la
plupart, vu le caractère censitaire du suffrage, aux
mêmes catégories sociales
qu’eux-mêmes. C’est pourquoi les
« journées » d’action sont
fréquentes à Paris, mais rares à
Londres. C’est pourquoi il est également difficile
de traduire en anglais le mot « journées
», au sens révolutionnaire du terme.
C’est pourquoi aussi la politique économique
anglaise favorise les producteurs de grains, tandis que la politique
française favorise les consommateurs. Root discerne ainsi
une cause de la stagnation de l’agriculture
française qui vient compléter celles que
Tocqueville avait identifiées.
Dans ce cas, l’axiomatique de la TCR apparaît de
nouveau comme pertinente, car épousant les conditions
d’information complète et d’autonomie
décisionnelle dans lesquelles se meuvent les acteurs : rien
ne s’oppose donc à ce qu’ils se
déterminent sur la base d’un CCB.
La TCR apparaît dans ces deux exemples comme d’une
parfaite efficacité scientifique : les théories de
Tocqueville et de Root expliquent des données comparatives
énigmatiques en ne mobilisant que des propositions
psychologiques facilement acceptables et des propositions empiriques
inattaquables. On notera aussi, à travers ces exemples, que
l’IM n’a rien à voir avec un quelconque
atomisme. Les acteurs sont au contraire traités comme
situés dans des contextes caractérisés
par des paramètres différents,
conséquence de l’inégal
degré de centralisation administrative de la France et de
l’Angleterre.
Pour évoquer un exemple très
différent, l’IMportance de la théorie
politique de Rousseau fournit un autre témoignage de
l’efficacité de la TCR. En montrant que si
l’individu est dans l’incapacité
d’exercer une contrainte morale ou légale sur
autrui, il risque de se retrouver dans des situations de «
jeu de l’assurance », il a proposé une
explication puissante des raisons pour lesquelles le citoyen tend
à estimer légitime d’être
soumis à des contraintes, dès lors que celles-ci
lui apparaissent fonctionnelles et qu’elles
représentent un garde-fou contre les effets pervers
engendrés par ce type de situations. Le fait que le
théorème de base du Discours sur
l’origine de l’inégalité
ou
du Contrat puisse ainsi être retraduit
dans le langage de la
théorie des jeux démontre que Rousseau utilise
instinctivement dans ces écrits la TCR, puisque la
théorie des jeux est fondée sur les postulats de
la TCR.
Rousseau n’adhère bien sûr en aucune
façon à une philosophie de caractère
utilitariste, mais, comme Hobbes avant lui, ou A. Downs
après lui, il a bien vu que la question fondamentale de la
théorie politique — déterminer les
conditions sous lesquelles des citoyens sont susceptibles
d’accepter des contraintes politiques —
n’est intéressante que si on suppose le citoyen
égoïste, et devient au contraire triviale si on le
suppose soucieux de l’intérêt
général.
Cette évocation de la théorie politique me donne
l’occasion de préciser un point
d’histoire des sciences sociales : les succès
obtenus dans les années 1950-1960 par la TCR dans le domaine
de la théorie politique, aux États-Unis surtout,
et auxquels sont associés notamment, outre le nom de Downs,
ceux de Buchanan, de Tullock ou encore d’Olson, ont sans
doute beaucoup contribué à renforcer
l’idée, qui prend corps dans les années
qui suivent, qu’elle avait vocation de s’appliquer
non à la seule économie, mais à
l’ensemble des sciences sociales.
Mais les applications de la TCR s’étendent bien
au-delà des limites de la théorie politique.
Parmi les classiques, Marx, Sombart et Simmel, Tarde ou même
Durkheim (Boudon, 1998-2000) ont proposé, à
l’instar de Tocqueville, de nombreux exemples
d’analyses utilisant la TCR, bien qu’aucun
d’entre eux ne se réclame explicitement de cette
théorie. Parmi les modernes, il suffit
d’évoquer par exemple les travaux de Coleman
(1990), de Hardin (1995), de Kuran (1995), d’Oberschall
(1973) pour mesurer l’apport de la TCR. Tous ces auteurs ont,
en utilisant la TCR, expliqué avec succès des
phénomènes énigmatiques relevant de la
sociologie des mouvements sociaux, de la criminalité, de
l’opinion publique ou de l’État.
À peu près dans aucun des grands chapitres en
sociologie, un enseignement sérieux ne peut ignorer les
apports de la TCR.
La TCR : une théorie générale ?
Mais, aussi indispensable que soit la TCR dans l’explication de certains phénomènes, elle se révèle impuissante à en expliquer beaucoup d’autres. On peut même dresser une liste imposante de phénomènes sociaux contre lesquels elle bute.
Le paradoxe du vote
Les discussions relatives au
« paradoxe du vote » témoignent des
apories auxquelles conduisent, sur certains sujets, la TCR (P1
à P6) et plus généralement les
modèles conséquentialistes (P1 à P4).
Si on prend le conséquentialisme au sérieux, nous
dit ce « paradoxe », on ne comprend pas pourquoi
les gens votent : puisque mon vote n’a qu’une
chance pratiquement nulle d’influencer le résultat
d’une consultation populaire, pourquoi voterais-je,
plutôt que de me consacrer à des
activités plus efficaces ou plus
intéressantes?» Pourtant, les gens votent. Le
«paradoxe du vote» a fini par prendre le statut
d’une pierre d’achoppement pour la TCR :
c’est pourquoi il a donné naissance à
une littérature considérable.
Il est impossible de présenter cette littérature
en détail, mais on peut repérer quelques types
principaux de réponses au « paradoxe du vote
». Ainsi, dans un article pionnier, Ferejohn et Fiorina
(1974) ont proposé une solution qui évoque le
pari de Pascal : même si mon vote a fort peu de chance
d’être décisif, j’aurais des
regrets si grands s’il s’avérait
l’être, que je vote par précaution,
d’autant plus facilement que les « coûts
» du vote sont faibles. Le vote devrait donc être
analysé comme une assurance peu onéreuse
contractée par le sujet pour couvrir des risques
très improbables, mais aux enjeux considérables.
On repère effectivement dans la vie courante des risques
dont la nature est telle qu’ils incitent l’individu
à une réponse de type « pari de Pascal
». Les incendies étant rares, le coût
pour l’individu de l’assurance-incendie est faible,
mais l’enjeu considérable. On a bien ici une
structure de «pari de Pascal» : coût
faible de l’assurance, regrets intenses si
l’assurance n’a pas été
contractée et si l’accident survient.
C’est pourquoi l’assurance contre
l’incendie n’est généralement
pas obligatoire. On peut observer, à titre de comparaison,
que d’autres situations de risque échappent
à ce cas de figure : le coût de
l’assurance-automobile est tel qu’il faut
contraindre le public à la contracter.
La difficulté de l’explication proposée
par Ferejohn et Fiorina est toutefois que, dans le cas du vote, le
risque d’être exposé à des
regrets est inexistant, puisque (dans le type
d’élections qu’ils
considèrent) la probabilité pour qu’une
voix quelconque soit décisive est pratiquement nulle. Or, un
nombre considérable de gens votent, même dans les
élections où les enjeux paraissent faibles.
L’explication de Ferejohn et Fiorina est donc brillante, mais
peu convaincante. D’ailleurs, si l’argument du
« pari de Pascal » est susceptible
d’ébranler le libertin, personne n’a
sérieusement soutenu qu’il puisse expliquer le
phénomène de la croyance en Dieu. On ne peut, en
d’autres termes, expliquer ni le vote ni la croyance en Dieu
par les regrets éventuels que risquent
d’entraîner l’abstention ou
l’incrédulité.
En dépit de son originalité, le modèle
développé par L. Lévy-Garboua
appartient au même type que le modèle de Ferejohn
et Fiorina, et se heurte aux mêmes objections
(Lévy-Garboua et Blondel, 1996 ; Lévy-Garboua et
Montmarquette, 1996). Pour simplifier, Lévy-Garboua retient
les éléments de la
délibération dans la décision : il
part de l’hypothèse que le sujet
pondère son choix dominant (« pourquoi voter
puisque l’effet est quasi certainement nul ? ») par
une prise en compte des coûts encourus en écartant
les autres choix possibles.
Tous ces modèles jouent sur le caractère
déconcertant, bien repéré par Pascal,
de la proposition mathématique : ε ×
∞ = ∞ (ε > 0). Il suffit donc que
la probabilité de l’existence de Dieu ou la
probabilité pour que mon vote ait un effet sur le
résultat du scrutin ne soient pas strictement
nulles pour
que le « pari de Pascal » ait un sens. Tel est en
gros le ressort logique sous-jacent à ce premier type de
solutions du « paradoxe du vote » : la
probabilité pour que mon vote ait une influence, bien
qu’infime, n’est jamais strictement
nulle.
D’autres, comme Overbye (1995), ont cherché
à résoudre le « paradoxe du vote
» en introduisant l’idée que
l’abstention nuit à la réputation
sociale de l’individu. Cette hypothèse permet
effectivement d’expliquer de façon simple que les
gens votent, tout en restant dans le cadre de la TCR et, plus
généralement, de la rationalité
conséquentialiste : il suffit de supposer que le
coût de l’abstention en termes de
réputation sociale est supérieur à
celui du vote. Mais, outre qu’elle a un caractère
ad hoc, sa construction est défectueuse
: pourquoi faut-il
en effet que le public considère l’abstention
d’un mauvais œil s’il est
composé d’individus rationnels (au sens
conséquentialiste), qui sont censés voir
qu’il est inutile de voter? La théorie en question
est, en d’autres termes, contradictoire (sauf à
introduire des hypothèses adventices).
Schuessler (2000) est, lui aussi, soucieux d’expliquer le
vote en restant dans le cadre de la TCR. Il part du postulat que
l’électeur vote, malgré
l’inutilité de son acte, parce que voter a pour
lui un intérêt, non pas instrumental, mais
expressif. Certains anthropologues, embarrassés par
l’explication des rituels magiques, objectivement inutiles,
ont, de même, proposé de les expliquer en
supposant qu’ils ont pour le « primitif »
une valeur, non pas instrumentale, mais expressive.
L’explication se heurte, dans les deux cas, à
plusieurs objections, la principale étant qu’elle
est vigoureusement rejetée par les acteurs
eux-mêmes. Il faut alors expliquer les raisons
d’être de cette «fausse
conscience». Bien entendu, il n’est pas question de
nier l’existence de comportements « expressifs
». Pareto en avait déjà reconnu
l’IMportance pour la sociologie, lorsqu’il
évoquait le « besoin de manifester ses sentiments
par des actes extérieurs ». Mais on ne peut se
contenter de déclarer sans aucune nuance qu’un
comportement est de caractère expressif lorsque les acteurs
refusent de le tenir pour tel.
Autres paradoxes
Bien d’autres
phénomènes, tout aussi
familiers que le vote, opposent à la TCR une
résistance inébranlable. J’en
évoquerai quelques-uns, de façon à
faire sentir que l’on ne voit pas bien comment la TCR
pourrait expliquer des pans entiers de la réalité
sociale.
La corruption et le trafic d’influence ne nuisent
guère au public, tant qu’ils restent relativement
modérés, que ce soit dans les
sociétés d’Europe de l’Ouest
ou d’Amérique du Nord. Sans doute, les effets de
ces délits ont-ils un coût pour le contribuable.
Mais pour le citoyen ordinaire, ce «coût»
est assez faible pour lui être insensible, voire invisible.
Bref, en ce qui le concerne, les conséquences sont
objectivement négligeables et subjectivement inexistantes.
Il est donc difficile de soutenir que la réaction
négative qu’ils entraînent chez lui soit
essentiellement inspirée par les conséquences de
ces comportements pour lui. Pourtant, corruption
et trafic
d’influence sont normalement jugés graves par le
public. On le voit au fait que des gouvernements européens
ont naguère été renversés
parce qu’ils avaient donné l’IMpression
d’avoir lutté contre ces maux avec une
détermination insuffisante. En outre, le rejet de la
corruption et du trafic d’influence tend à
être d’autant plus marqué que ces
phénomènes sont, non pas plus
mais moins
développés, alors que la TCR prédirait
une corrélation de signes inverses.
Bien d’autres phénomènes encore
échappent à la juridiction de la TCR. Pour cette
raison, ils sont identifiés, à l’instar
du vote, comme des « paradoxes ». Cette
qualification est le fait des tenants de la TCR : on le comprend
facilement, puisque les paradoxes en question ne sont tels que si
l’on accorde à la TCR une validité
générale. Mais ces « paradoxes
» sont si nombreux qu’ils invitent plutôt
à prendre acte du fait que toutes sortes de
phénomènes refusent obstinément
d’entrer dans le cadre de la TCR.
Parmi ces «paradoxes», ceux dits
«d’Allais», du nom d’un prix
Nobel d’économie, montrent que,
confrontés à certains types de loteries, les
individus ne se conforment pas au principe de la maximisation de
l’utilité : ils préfèrent
moins à plus, et
non plus à moins,
contrairement
à ce que prédit la TCR (Allais, 1953 ; Allais et
Hagen, 1979 ; Hagen, 1995).
Le jeu dit « de l’ultimatum » (Hoffman et
Spitzer, 1985 ; Wilson, 1993) fait apparaître un autre
« paradoxe ». Un expérimentateur propose
à deux sujets de se partager une somme de 100 euros. Le
sujet A est appelé à faire une proposition sur la
manière dont les 100 euros devraient être
partagés entre lui-même, A, et B. B, de son
côté, a seulement la capacité
d’approuver ou de rejeter la proposition de A. S’il
l’approuve, le partage se fait selon la proposition de A.
S’il la rejette, les 100 euros restent dans la poche de
l’expérimentateur. Si la TCR
s’appliquait à ce cas, on devrait observer de la
part de A des propositions de partage telles que « 70 euros
pour moi (A), 30 euros pour B ». En effet, B aurait dans ce
cas intérêt à accepter la proposition
de A, même si elle le désavantage beaucoup. Or, la
plupart des sujets choisissent le partage égal. Ils refusent
de profiter du pouvoir de décision que
l’expérience leur confère. Les
partisans de la TCR ont proposé des solutions peu
convaincantes à cet autre type de
«paradoxe». Ainsi, selon Harsanyi (1955, 1977), le
sujet se dit qu’en proposant un partage égal, il
prend une assurance sur l’avenir au cas où les
rôles de A et de B seraient inversés. Mais, si
l’on s’en tient rigoureusement à
l’axiomatique de la TCR, on ne voit pas pourquoi il ferait ce
calcul lors d’une partie à un coup contre un
adversaire qu’il ne reverra pas.
La sociologie empirique a produit de son côté
d’abondantes observations peu compatibles avec la TCR. Je me
contente d’en mentionner une. Dans un passage de White
Collar, Mills (1951) décrit des
employées de
bureau travaillant dans une entreprise taylorisée. Elles
sont toutes attelées à une même
tâche. Installées dans une grande salle, elles
disposent toutes d’un espace individuel identique,
équipé de la même façon. Des
conflits violents surgissent de façon
régulière à propos de questions
mineures comme la distance par rapport aux sources de
lumière ou aux murs. Pourquoi ces conflits ? Ne
proviennent-ils pas simplement d’une «
sensibilité » excessive ? Cette
hypothèse auxiliaire permet de rester dans le cadre de la
TCR : elle suppose le coût pour le sujet supérieur
à son estimation par l’observateur. Mais pourquoi
cet excès de sensibilité ? Et pourquoi
affecterait-il indistinctement toutes les employées ?
Plusieurs économistes éminents ont reconnu, en
dehors d’Allais, déjà cité,
qu’il est abusif de prêter à la TCR une
portée générale. Olson (1965),
l’un de ceux qui a le plus contribué à
étendre le domaine d’application de la TCR,
indique explicitement que son modèle de l’action
collective ne s’applique qu’aux cas où
l’axiomatique sur laquelle il repose peut être
tenue pour pertinente. Frey (1997) a attiré
l’attention sur des observations dont on ne voit pas comment
on pourrait rendre compte dans le cadre de la TCR. Ainsi, des
enquêtes conduites en Suisse et en Allemagne
révèlent que les citoyens acceptent plus
facilement des désagréments (comme la
présence de déchets nucléaires sur le
territoire de leur commune) quand on ne leur
propose pas de
dédommagement, que lorsqu’on leur en propose.
Traits communs à ces paradoxes
Il n’est pas trop difficile de
déterminer les
raisons de ces nombreux échecs de la TCR : les
phénomènes sociaux devant lesquels elle se
révèle impuissante partagent en effet des traits
communs. Plus précisément, on peut
identifier trois classes de phénomènes
échappant aux lois de la TCR.
La
première de ces classes inclut les
phénomènes caractérisés par
le fait que le comportement des acteurs s’appuie sur des
croyances non
triviales. Tout comportement met en jeu des croyances.
Je regarde
à droite et
à gauche avant de traverser la rue, afin de maximiser mes
chances de survie, ainsi que le veut la TCR. Mais
ce comportement est dicté par une croyance (je crois
que,
faute de
regarder à droite et à gauche, je prends des
risques sérieux). Dans un cas comme
celui-là, les croyances mises en jeu sont triviales : elles
ne méritent pas que
l’analyste s’y arrête. En revanche,
lorsqu’il s’agit d’autres comportements,
l’explication des croyances
qui les fondent représente le moment central de
l’analyse. Or, la TCR n’a rien
à nous dire sur les croyances. Cette faiblesse est
l’une de ses principales sources
d’échecs.
Sans doute peut-on
postuler que les croyances résultent de
l’adhésion à une théorie et
que l’adhésion à une
théorie est un acte de caractère rationnel. Mais
la rationalité consiste ici à
préférer la théorie qui permet de
rendre compte des données de la façon la plus
satisfaisante possible (eu égard
à certains critères). Elle est de nature
cognitive et non instrumentale.
L’adhésion du
sujet
à une théorie ne provient pas d’un CCB,
mais du fait qu’il la croit vraie. Réciproquement,
c’est parce que la TCR réduit la
rationalité à la rationalité
instrumentale
qu’elle bute devant toutes sortes de « paradoxes
».
Certains ont
cherché à réduire la
rationalité cognitive à la rationalité
instrumentale. Ainsi, Radnitzky (1987) propose de ramener
l’adhésion aux théories scientifiques
à un CCB. Le savant cesse de croire à une
théorie, nous dit Radnitzky, dès lors que les
objections qu’on lui oppose lui rendent sa défense
trop « coûteuse ». Il est en effet
difficile d’expliquer pourquoi la coque des bateaux
disparaît à l’horizon avant le
mât, pourquoi la lune prend une forme de croissant, pourquoi
le navigateur
qui maintient son cap revient à son point de
départ si on admet
que la terre est plate. Mais que gagne-t-on à remplacer le
mot « difficile » par
le mot « coûteux » ? Il est plus
« coûteux » de défendre une
théorie parce que cela est plus
difficile. Il faut alors expliquer pourquoi il en
est ainsi et
l’on est ramené de la
rationalité instrumentale à la
rationalité cognitive.
Lorsqu’un
phénomène social met en jeu des croyances non
triviales, la TCR se contente de déclarer que le sujet
opère
à l’intérieur de «cadres
mentaux» (frames). Ainsi,
l’électeur qui
ne voit pas que sa voix ne sert
à rien, opérerait à
l’intérieur d’un cadre mental qui lui
ferait croire le contraire, avancent certains : il
aurait une estimation erronée de son influence sur le
résultat du scrutin.
Lévy-Bruhl expliquait les croyances magiques par
l’hypothèse que les «
primitifs » obéissaient à des
règles d’inférence
différentes des nôtres. Outre que de telles
explications sont
à la fois tautologiques et ad hoc,
elles sortent du cadre de
l’IM, puisqu’elles
supposent que l’individu obéit à des
forces qui lui échappent. La nature de ces forces
étant
mystérieuse, on perd de surcroît le principal
avantage de la TCR, à savoir sa capacité de
principe à proposer des explications sans boîtes
noires.
Popper (1976) a
opportunément critiqué ce qu’il
dénomme « le mythe des cadres mentaux »
(the myth of the framework) : un « cadre
mental », avance-t-il, doit être analysé
comme une conjecture que le sujet tend à
repousser dès lors qu’elle lui paraît
inadéquate, et non comme une donnée qui lui
serait
imposée par une force quelconque. L’objection
s’applique aux cadres mentaux
évoqués par les partisans de la TCR. Soit on
choisit de ne pas en rendre compte, mais l’on sort alors de
l’IM et l’on doit renoncer aux explications sans
« boîtes noires » ;
soit on choisit d’en rendre compte, mais l’on doit
alors accepter de sortir de la TCR, la rationalité cognitive
ne se laissant pas réduire à la
rationalité instrumentale.
La TCR est
impuissante devant une autre classe de phénomènes
: ceux qui se caractérisent par le fait que le comportement
des acteurs
s’appuie sur des croyances prescriptives non
conséquentialistes. Lorsqu’il
s’agit des croyances non plus descriptives,
mais
prescriptives, la TCR est en effet à
l’aise
tant qu’elles sont de caractère
conséquentialiste. À ce sujet, TCR et
fonctionnalisme mobilisent les
mêmes postulats (P1 à P4) et se confondent donc.
Ainsi, la TCR n’a aucune peine
à expliquer que la plupart des gens croient que les feux
rouges sont utiles : sans eux, la circulation
serait encore pire ; malgré les contretemps qu’ils
m’imposent,
je les accepte, car ils entraînent des
conséquences que je juge positives, pour moi comme pour les
autres. Ici, la TCR rend
efficacement compte de la croyance, des attitudes et des comportements
qu’elle inspire.
Pourtant, elle est
muette sur les croyances normatives qui ne s’expliquent pas
aussi facilement sur le mode conséquentialiste. Le sujet du
« jeu de l’ultimatum » agit contre son
intérêt. Le Michael Kolhaas de Kleist met le
monde à feu et à sang et accepte des
épreuves douloureuses pour faire reconnaître son
droit. L’électeur vote, bien que son vote
n’ait pas la moindre influence sur le résultat
du scrutin. Le citoyen réprouve de façon
véhémente une corruption qui ne
l’affecte pas personnellement. Le plagiaire provoque un
sentiment de répulsion, même
lorsqu’il ne nuit à personne et contribue
plutôt à la notoriété du
plagié. L’imposteur est montré du
doigt, même si ses agissements ne présentent aucun
inconvénient pour quiconque,
sauf pour lui-même. On ne voit pas comment une
théorie incapable de produire une
explication acceptable de faits sociaux aussi massifs pourrait
être
considérée comme scientifiquement acceptable.
Enfin, la TCR est
impuissante devant une troisième classe de
phénomènes : ceux qui mettent en jeu des
comportements individuels que le bon sens ne permet
pas de supposer qu’ils puissent être
dictés par
l’égoïsme. Tout spectateur
d’Antigone condamne Créon et
approuve Antigone
sans hésitation, que
l’on représente la tragédie de Sophocle
à Paris, à Pékin ou à
Alger. La TCR ne peut expliquer cette réaction universelle
pour une raison simple, à savoir que le spectateur
n’est nullement concerné dans ses
intérêts
par le sujet traité. On ne peut donc expliquer sa
réaction par les conséquences
éventuelles que celle-ci entraînerait pour lui, ni
même
par les conséquences tout que cette réaction
pourrait entraîner, puisque ces
conséquences sont inexistantes. Le spectateur
n’est nullement concerné par le destin de
Thèbes. Il appartient au passé et personne
n’a désormais prise sur lui. Dans ce cas, les
postulats du
conséquentialisme et de
l’égoïsme se trouvent donc ipso
facto
disqualifiés. Le sociologue a
fréquemment affaire à ce type de figure.
L’acteur social est en effet couramment
appelé à évaluer des situations dans
lesquelles il n’est en aucune façon
personnellement impliqué. La plupart des gens ne sont
nullement concernés par la peine de mort de
façon directe. Cela n’implique pas
qu’ils ne puissent avoir une forte opinion sur le sujet.
Comment une axiomatique qui les suppose «
égoïstes »
pourrait-elle rendre compte de leurs réactions dans des
situations où leurs intérêts ne sont
pas en
jeu et n’ont strictement aucune chance de
l’être jamais ? On tire de ces remarques une
conclusion essentielle pour les
sciences sociales dans leur ensemble, à savoir que la
TCR
n’a pas
grand chose à nous dire sur les
phénomènes d’opinion4.
En
résumé, la TCR est par principe
désarmée : 1) devant les
phénomènes qui mettent en jeu des croyances non
triviales, 2) devant ceux qui mettent en
jeu des croyances prescriptives échappant aux
modèles de
caractère conséquentialiste, et 3) devant ceux
qui mettent en jeu des réactions échappant par la
force des choses à toute considération de
caractère égoïste. Pour ces
raisons, les postulats P4 à P6, qui permettent à
la TCR de se distinguer de l’IM, ont pour effet de la mettre
dans l’IMpossibilité d’expliquer une
multitude de phénomènes.
Réciproquement,
étant donné que ces échecs viennent du
fait que la TCR entend réduire la rationalité
à la
rationalité instrumentale et néglige la
rationalité cognitive dans ses applications aux
problèmes descriptifs mais aussi
aux problèmes prescriptifs (rationalité
axiologique), il est essentiel pour la
sociologie de prendre conscience du fait que bien des études
de la sociologie classique et moderne
doivent leur efficacité explicative à leur
utilisation d’une version
qu’on peut qualifier de « cognitive » de
l’IM, par opposition à la version instrumentale
dont la TCR est le
principal représentant. Pour insister sur
l’IMportance de cette dimension cognitive,
j’ai, en d’autres occasions, proposé de
qualifier de « modèle
cognitiviste » la version générale de
l’IM dépouillée des postulats P4
à P6 (instrumentalisme,
égoïsme, CCB)5.
Étant
libérée du postulat de
l’instrumentalisme, elle introduit ipso facto
une
définition plus
générale de la rationalité que la TCR.
L'IM seul modèle rationnel général
Le modèle de l’IM limité aux postulats
P1 à P3 permet en effet d’échapper aux
difficultés de la TCR. Il est, lui, effectivement
général. Selon ce modèle,
l’acteur doit être considéré
en principe comme ayant des raisons fortes
de faire ce qu’il fait et de croire ce qu’il croit.
Mais c’est dans certains cas, et dans
certains cas seulement, que ces raisons concernent les
conséquences de l’action,
c’est-à-dire que l’acteur prend
particulièrement en compte celles qui sont liées
à ses
intérêts, et qu’il peut tenter de
soumettre ces conséquences à un calcul
coût-bénéfice. Dans d’autres
cas, les raisons de l’acteur sont de nature cognitive (comme
lorsqu’il s’oppose
à une théorie qui ne le concerne pas dans ses
intérêts, mais qui lui paraît
faible) ou axiologique (comme lorsqu’il approuve une action
qui ne le concerne pas dans ses intérêts
parce qu’elle obéit à certains
principes).
Le modèle
général de l’IM (postulats P1
à P3) concorde avec la définition philosophique
classique de la rationalité. Ainsi, le philosophe N.
Rescher (1995, p. 26) déclare :
« […] la rationalité est de par sa
nature même téléologique et
orientée vers des fins », précisant
aussitôt que «
téléologique » ne se confond pas avec
« instrumental ». Il continue ainsi : «
la rationalité cognitive cherche
à atteindre des croyances vraies. La rationalité
évaluative cherche à atteindre
des évaluations correctes. La rationalité
pratique cherche à viser de façon efficace des
objectifs
appropriés6 ».
Cette approche de la
rationalité recoupe celle de la sociologie classique. Par sa
distinction entre « rationalité instrumentale
» et « rationalité axiologique
» ou « rationalité évaluative
» (Wertrationalität), Weber
indique que la rationalité ne se confond pas avec sa forme
« instrumentale » et insiste abondamment,
dans ses textes théoriques comme dans ses analyses
empiriques, sur le fait que les sciences sociales
doivent en tenir compte, dès lors qu’elles se
proposent
d’expliquer les actions, les croyances et les sentiments des
sujets sociaux.
La notion de
«rationalité axiologique» est parfois
considérée comme obscure, surtout par ceux qui,
confondant sans s’en rendre compte
rationalité et rationalité instrumentale, ne
parviennent pas à concevoir la notion
d’une rationalité non instrumentale. Elle devient
limpide si l’on y voit une application de la
« rationalité cognitive » aux questions
normatives : je crois que « X est bon,
légitime, etc. » à partir du moment
où cette proposition me paraît dériver
d’un
système de raisons que je perçois comme fortes,
exactement comme je crois que « X est vrai
», dès lors que je suis en mesure de tirer cette
conclusion d’un système de raisons
fortes (Boudon, 1998-2000).
À cette
étape de la discussion, trois points importants
méritent d’être introduits. Tout
d’abord, le paradigme de l’IM
déclare l’acteur rationnel dès lors que
ses actions, croyances ou attitudes sont perçues par lui, de
façon plus ou moins consciente, comme ayant un sens parce
que fondées, pour lui, sur des raisons
fortes. N’est-ce pas une tautologie? En fait, l’IM
n’a rien de tautologique. Le
fait qu’il contredise d’importantes traditions,
qu’il soit parfois rejeté avec
véhémence, et surtout qu’il apparaisse
souvent comme d’application fort difficile suffit à
disqualifier
l’objection de tautologie. Ainsi, pour illustrer le dernier
fait, Tocqueville révèle
qu’il a eu beaucoup de peine à comprendre pourquoi
les propriétaires fonciers français
étaient si peu attirés par le rôle du
gentleman farmer, qu’on ne dispose
même pas en
français de mot pour désigner un tel
état.
Ensuite, comment, objecte-t-on
souvent, la reconstruction des raisons des acteurs peut-elle
échapper à l’arbitraire? En
fait, ladite reconstruction ne consiste en rien d’autre
qu’en l’élaboration d’une
théorie des raisons des acteurs
compatible avec
l’ensemble des données observables, et en la
mobilisation pour ce faire,
des propositions acceptables. C’est le cas de
l’analyse de Tocqueville que
j’ai évoquée : il est empiriquement
exact que le mot gentleman farmer n’est
pas traduisible en
français ou que l’absentéisme des
propriétaires fonciers français à la
fin
du XVIIIe siècle est important. Il
est psychologiquement
acceptable de supposer que le propriétaire foncier
français est attiré par la perspective
d’occuper une charge royale, etc.
Lorsque le chercheur est en
position d’interroger l’acteur, il doit
s’assurer que l’acteur ne rejette pas les raisons
qu’il lui
prête, ou que s’il les rejette, il ne maintiendra
sa théorie que s’il peut montrer que
l’acteur a des raisons d’invoquer de fausses
raisons. Bien entendu, les déclarations de
l’acteur ne
suffisent pas à démontrer la
réalité des raisons qu’il invoque.
Elles ne représentent que
des faits parmi d’autres. Elles complètent
l’information du chercheur mais ne sont pas
indispensables. C’est pourquoi il est possible, comme le
montrent les exemples de sociologie historique de
Tocqueville ou de Root, de reconstruire avec une quasi-certitude les
raisons
d’acteurs qu’on est dans
l’incapacité d’interroger.
En fin de compte, la
reconstruction des motivations et des raisons de l’acteur
obéit grossièrement aux mêmes principes
en sociologie
compréhensive et dans l’enquête de
police ou de justice. Elle n’a rien d’arbitraire ni
de mystérieux. Elle suit au contraire des règles
codifiées et reconnues. Le fait que les
raisons des acteurs soient inobservables n’entraîne
pas qu’on ne puisse les
reconstruire, ni que cette reconstruction ne puisse être
soumise à une critique méthodique, et, dans bien
des cas, apparaître comme débouchant sur des
certitudes.
Les tenants de la TCR ont une
conception toute différente de la reconstruction des
motivations des acteurs. Ils suivent ici C. Menger (1871 ; 1883) et von
Mieses (1985), qui, loin de les considérer comme relevant
d’une
reconstruction testable par confrontation avec l’observation,
gratifient l’homo oeconomicus
d’une psychologie aprioriste (celle que résument
les postulats P4 à P6),
qu’ils interprètent de manière
réaliste : comme décrivant l’homme tel
qu’il est.
M. Friedman (1953) a bien
senti qu’on ne pouvait facilement accepter cette
interprétation réaliste : de quel droit affirmer
que le
sujet obéit aux postulats P4 à P6
(conséquentialisme, égoïsme,
CCB),
notamment
lorsqu’il repousse cette interprétation de
manière catégorique ? C’est pourquoi
Friedman tente de justifier la psychologie aprioriste de von Mieses
à partir de considérations
épistémologiques plutôt
qu’ontologiques. Une thèse du positivisme
classique énonce que,
les motivations des acteurs étant inobservables, il est
impossible d’en discuter scientifiquement.
S’appuyant sur cette thèse, Friedman en tire la
conclusion qu’une théorie ne
saurait se juger sur les propositions « psychologiques
» qu’elle contient, mais
seulement sur le point de savoir si ses conséquences
apparaissent comme congruentes ou non avec
l’observation.
L’interprétation réaliste de
l’apriorisme psychologique de Menger est peu
défendable. Quant à la défense
« positiviste
» que Friedman propose, elle se heurte au fait que la TCR
est, sur bien des sujets, incapable de produire des
théories satisfaisantes du point de vue des
critères couramment utilisés
pour apprécier une théorie scientifique. Cela
démontre a contrario que la
psychologie dans laquelle
s’enferme la TCR n’est pas toujours acceptable et,
de façon
générale, que la détermination du type
de raisons qu’on prête à
l’acteur ne peut être
effectuée a priori.
Enfin, dès le
premier paragraphe de cet article, j’ai supposé
que le sens pour l’acteur de ses actes
ou de ses croyances
réside
dans les raisons qu’il a de les
adopter. Cela ne signifie pas
que l’acteur soit un être purement
rationnel, dépourvu d’affectivité. On
peut on contraire admettre sans réticence avec Hume que la
raison est la servante des passions. La magie ou la recherche
scientifique visent à
satisfaire des besoins vitaux, lesquels ont une résonance
affective. Mais le sociologue ne
peut se contenter d’évoquer ces besoins pour
expliquer, par exemple, qu’une croyance magique
ou scientifique prenne le statut d’une
vérité collective. Il
doit expliquer pourquoi les individus y croient et, pour cela, mettre
en évidence les raisons qu’ils
ont d’y croire, et ces raisons ne prennent aux yeux des
individus le statut de raisons que s’ils ont
l’IMpression que les autres devraient aussi s’y
rallier. C’est pourquoi on
remarque facilement que si Weber introduit dans sa
célèbre typologie de
l’action, les actions traditionnelles et les actions
affectives à la suite des actions explicables par la
rationalité instrumentale et par la rationalité
axiologique, il ne se contente jamais d’évoquer
les passions ou l’attachement de l’acteur social
à la tradition pour expliquer un
phénomène social7.
Examples
Il est facile de trouver des exemples de phénomènes expliqués de façon satisfaisante dans le cadre du paradigme de l’IM sous sa forme générale (postulats P1 à P3) et qu’on ne voit pas comment la TCR (postulats P1 à P6) pourrait expliquer. J’illustrerai ce point par quelques exemples classiques, car ils ont l’avantage d’être sans doute plus connus que tel ou tel des innombrables exemples qu’il serait possible de puiser en sociologie contemporaine.
Adam Smith
Il est intéressant
d’emprunter un premier exemple à Adam Smith (1976,
vol. 1, p. 10), d’abord, parce qu’il est
considéré, à juste titre, comme
l’un des pères de l’utilitarisme et de
la théorie économique, ensuite, parce
qu’il a bien vu qu’une axiomatique utilitariste ne
suffit pas à rendre compte des sentiments moraux. Cet exemple
est d’autant plus instructif qu’il est extrait, non
de sa Théorie des sentiments moraux,
mais de sa Richesse des
nations8. Pourquoi,
se demande Smith,
les Anglais
considèrent-ils en général comme
normal que les salaires des soldats soient plus faibles que ceux des
mineurs ? L’exemple choisi par Smith était sans
doute plus parlant à son époque
qu’aujourd’hui, mais l’on pourrait sans
difficulté appliquer sa méthodologie à
des situations contemporaines.
Si l’on rétablit ses propositions implicites,
l’analyse de Smith est la suivante : un salaire doit
être perçu comme juste par
l’intéressé, par sa
catégorie et aussi par l’observateur impartial, si
l’on veut qu’il ne donne pas naissance à
un sentiment d’illégitimité chez
l’intéressé et auprès du
public. Le salaire étant la
rémunération d’un service rendu,
à service équivalent, les salaires doivent
être équivalents. Dans la valeur du service rendu
entrent différents éléments : la
durée d’apprentissage qu’il implique,
les risques auxquels il expose celui qui le rend, etc. Dans les cas du
mineur et du soldat, la durée d’apprentissage est
comparable ; les deux métiers comportent des risques
semblables : dans les deux cas, on risque sa vie. Néanmoins,
les activités en question sont incommensurables : le soldat
garantit l’existence même de la patrie, tandis que
le mineur produit des biens matériels, indispensables
certes, mais qu’on peut aussi importer et qui sont en tout
cas moins fondamentaux que l’indépendance
nationale. C’est pourquoi le soldat peut avoir droit aux
honneurs, à la gloire et aux symboles qui en
témoignent ; c’est pourquoi aussi la mort du
mineur au fond de la mine est perçue comme un accident,
comme résultant des risques du métier, tandis que
la mort du soldat est vue comme un sacrifice. Il résulte de
l’ensemble de ces éléments que le
mineur, ne pouvant recevoir les récompenses symboliques
auxquelles le soldat peut prétendre et accomplissant
d’autre part un travail aussi pénible et aussi
risqué doit recevoir une compensation sous une autre forme
de monnaie. C’est donc finalement le principe de
l’égalité entre contribution et
rétribution qui conduit le public à percevoir
comme une évidence le fait que le mineur doit être
mieux payé que le soldat.
Comme on le voit, cette analyse ne se réduit pas du tout
à une axiomatique utilitariste. Elle prend la forme de
conséquences rigoureusement tirées de principes.
Smith offre ici un exemple remarquable de ce que Weber appellera la
«rationalité axiologique».
Dans une analyse très proche de celle de Smith, un auteur
contemporain, Walzer (1983) se demande pourquoi on considère
la conscription comme juste et acceptable lorsqu’il
s’agit des soldats, mais non des mineurs. On
l’accepte dans le premier cas, dit-il, parce que
l’activité du soldat est vitale,
puisqu’elle vise à maintenir
l’intégrité de la nation. En revanche,
si on appliquait la conscription à telle activité
économique dont on ne pourrait montrer comment elle est
vitale et pouvant être assurée autrement, il
faudrait l’appliquer à toutes : cela reviendrait
à la limite à justifier le travail
forcé. Si on ne l’appliquait
qu’à une seule d’entre elles, cela
serait arbitraire. De même, peut-on ajouter, on accepte
facilement que les conscrits puissent être
affectés à des tâches de police urbaine
s’ils s’y portent candidats. L’on admet
aussi que l’armée soit chargée de faire
face à certaines situations d’urgence, par
exemple, de ramasser les poubelles lorsqu’une
grève des éboueurs se prolonge,
entraînant des risques pour la santé publique.
Mais on n’admettrait pas que la police urbaine ou le
ramassage des ordures soient normalement assurés par la
conscription.
Ici encore, les sentiments de justice et de
légitimité sont fondés sur des
raisons. Elles se présentent comme un système de
corollaires tirés de principes qu’on peut
facilement considérer comme acceptables. Elles expliquent
que telle institution soit perçue comme bonne,
légitime et acceptable, telle autre, non. Mais les raisons
en question relèvent non de la rationalité
instrumentale, mais de la rationalité axiologique.
Tocqueville
Un second exemple, de nouveau
emprunté à Tocqueville, illustre un cas
où les raisons des croyances et des comportements des
acteurs sont de caractère «cognitif».
Juxtaposé à l’exemple du
sous-développement de l’agriculture
française, il témoigne du fait que Tocqueville
détermine le type de raisons qu’il attribue aux
acteurs, non a priori, mais de façon
empirique. Tocqueville
se demande pourquoi, dans l’Ancien Régime,
à la veille de la Révolution, les intellectuels
français croient fermement à
l’idée de la Raison et pourquoi cette notion
s’est répandue à la vitesse de
l’éclair dans le public. Ce
phénomène est énigmatique : on ne
l’observe à la même époque ni
en Angleterre ni aux États-Unis, ni en Allemagne. Il a
pourtant eu des conséquences macroscopiques immenses.
L’explication de Tocqueville consiste à montrer
que les Français de la fin du XVIIIe
siècle, ont
de fortes raisons de croire à la Raison. Dans la France de
ce temps, les institutions traditionnelles apparaissent
illégitimes à bon nombre de gens. Ainsi, elles
veulent que la noblesse soit supérieure au tiers
état. Or, les nobles ne participent ni aux affaires
politiques locales, ni à la vie économique et
passent tout leur temps à Versailles. Ceux d’entre
eux qui restent à la campagne sont d’autant plus
accrochés à leurs privilèges
qu’ils sont plus démunis : c’est
pourquoi on les désigne par le nom d’un petit
oiseau de proie disgracieux, le hobereau, une
métaphore qui
se répand instantanément parce qu’elle
est perçue comme juste. Une équation
s’établit alors dans l’esprit de
nombreux individus, à savoir que Tradition = Dysfonctions =
Illégitimité, et par opposition, Raison =
Progrès = Légitimité. C’est
parce que cet argumentaire est latent dans l’esprit des gens
que l’appel des « philosophes »
à construire une société
fondée sur la Raison a connu un succès
immédiat.
Les Anglais ont, par contre, de bonnes raisons de ne pas croire
à ces idées. En Angleterre, les nobles jouent un
rôle important d’animation sociale, politique et
économique au niveau local. La
supériorité que leur accordent les
mœurs et les institutions est donc perçue comme
fonctionnelle et donc légitime. De façon
générale, les institutions traditionnelles ne
sont pas perçues comme dysfonctionnelles.
Max Weber9
Max Weber définit la
«sociologie compréhensive» telle
qu’il l’entend comme fondée sur
l’IM10 :
« la sociologie
compréhensive
(telle que nous la concevons) considère l’individu
isolé et son activité comme étant son
unité de base, je dirai son “atome”
» (Weber, 1965, p. 344-345). Comme toute science, la
sociologie doit, selon lui, ramener les
phénomènes macroscopiques auxquels elle
s’intéresse à leurs causes
microscopiques. Il veut que le sens pour l’acteur de ses
actions et de ses croyances en soit la cause. En même temps,
il récuse l’idée de réduire
la rationalité à la rationalité
instrumentale. Ainsi, toute sa sociologie de la religion est
fondée sur le principe de méthode que les causes
des croyances religieuses résident dans le sens que leur
prêtent les sujets sociaux et, plus
précisément, dans les raisons qu’ils
ont de les endosser, ces raisons ne se réduisant pas
à celles que retient la TCR. La « sociologie
compréhensive » de Weber se définit en
d’autres termes par les postulats P1 à P3, mais
rejette les postulats supplémentaires (P4 à P6)
qui définissent la TCR, ainsi que les postulats
supplémentaires qu’introduisent les
théoriciens nietzschéens et marxistes (P7, P8).
Il y a sur ce point convergence parfaite entre ses textes
théoriques (Weber, 1965) et ses analyses empiriques (Weber,
1986)11.
Pourquoi, dans la Rome antique ou dans la Prusse moderne, les
fonctionnaires, les militaires et les hommes politiques sont-ils
attirés par les cultes qui, comme le mithraïsme ou
la franc-maçonnerie, proposent une vision
désincarnée de la transcendance, la voient comme
soumise à des règles qui la dépassent
et conçoivent la communauté des fidèles
comme hiérarchisée sous l’effet de
rituels initiatiques ? Parce que les articles de foi de ces religions
sont congruents à la philosophie sociale et politique de ces
catégories sociales. Leurs membres croient qu’un
système social ne peut fonctionner que sous le
contrôle d’une autorité centrale
légitime ; que celle-ci doit être mue par des
règles impersonnelles ; ils adhèrent à
une vision fonctionnelle et hiérarchisée de la
société ; ils pensent que cette
hiérarchisation doit être fondée, comme
c’est effectivement le cas dans l’État
romain ou prussien, sur des compétences basées
sur des procédures formalisées. Les principes
d’organisation politique de l’État
« bureaucratique » leur semblent traduire une
philosophie politique juste; quant aux rituels initiatiques du
mithraïsme ou de la franc-maçonnerie, ils les
perçoivent comme exprimant les mêmes principes sur
un mode métaphysico-religieux.
Autre exemple : les paysans acceptent difficilement le
monothéisme, nous dit Weber, parce que
l’incertitude caractéristique des
phénomènes naturels leur paraît
difficilement compatible avec l’idée que
l’ordre des choses puisse être soumis à
une volonté unique, celle-ci impliquant un minimum de
cohérence et de prévisibilité ; ils
sont attirés par le polythéisme ou
l’animisme plutôt que par le
monothéisme, parce que ces « théories
» leur paraissent davantage congruentes au
caractère aléatoire des
phénomènes naturels tels qu’ils les
perçoivent.
Exemples modernes
Comme je l’indiquais plus
haut, il serait facile de trouver dans la sociologie contemporaine des
exemples de théories s’appuyant sur les postulats
P1 à P3 à l’exclusion des postulats P4
à P6 caractéristiques de la TCR. J’en
évoquerai trois de façon sommaire.
Le programme de substitution de la
«méthadone» aux drogues dures pour
répondre aux problèmes de santé
publique posés par le développement de la
toxicomanie a été beaucoup plus difficilement
adopté en France que, par exemple, aux Pays-Bas. Pourquoi?
Bergeron (1999) répond à la question en montrant
que cette différence macroscopique entre la France et les
Pays-Bas résulte des raisons cognitives et axiologiques qui
fondent les croyances et donc les décisions des acteurs que
ces questions concernent.
Le cœur du modèle développé
dans mon Inégalité
des chances est
constitué par les raisons « cognitives »
qu’il impute aux acteurs individuels12.
Un argument souvent
avancé par les partisans de la TCR est, on l’a
dit, que la simplicité des logiques de comportement que sa
forte axiomatique attribue à l’acteur social
permet de construire des théories exprimées dans
le langage mathématique. Cet exemple a
l’intérêt de montrer que les postulats
P4 à P6 qui caractérisent la TCR ne sont
nullement des conditions nécessaires de cette
possibilité de mathématisation.
Pourquoi les peintres hollandais du XVIIe se
passionnent-ils pour le
paysage et pour la nature morte ? Besançon (1995) y voit une
conséquence de la diffusion du calvinisme : la conception
rigoriste qu’il se fait de la perfection de Dieu interdit au
calviniste de concevoir le divin comme représentable. Le
peintre est par suite incité à se reporter sur
des sujets profanes. Cela ne lui interdit pas, au contraire, de
chercher à célébrer la gloire de Dieu.
Mais il ne le fait qu’indirectement, en glorifiant ses
créatures, en retrouvant la main de Dieu dans les
êtres les plus modestes. C’est pourquoi le peintre
hollandais de l’âge classique déploie
des trésors de patience et de virtuosité pour
rendre la peau d’un fruit, la nacre d’une coquille
d’huître ou le velours d’un dessus de
table, ou pour évoquer les gestes de la vie quotidienne. La
théorie de Besançon permet aussi de comprendre
l’apparition de l’art abstrait et
l’influence de Kandinsky, de Malévitch ou de
Mondrian. Elle rend compte de cet ensemble de
phénomènes macroscopiques relevant de la
sociologie de l’art par l’évocation de
raisons cognitives.
Les « paradoxes » résolus
Finalement, tous les paradoxes
relevés ci-dessus se résolvent facilement dans le
cadre du modèle général de
l’IM (postulats P1 à P3). Je me contenterai de
reprendre sommairement quelques-uns des exemples
précédents.
Dans l’univers transparent des employées de Mills,
où les contributions sont par principe égales,
où règne le principe de
l’égalité
contribution-rétribution et où toute
différence de rétribution est
immédiatement repérable, un avantage,
même mineur en lui-même, est perçu comme
un privilège et donc comme une insupportable injustice. La
cause des conflits réside ici dans le fait qu’un
état de choses est perçu comme contradictoire par
rapport à un principe, celui de
l’égalité
contribution-rétribution. Les raisons des sujets
observées ne sont pas de caractère instrumental :
le fait d’être assis plus ou moins près
de la fenêtre ne comporte guère
d’incidence sur le bien-être. Elles sont
axiologiques. Il n’y a donc pas lieu d’attribuer
à ces employées une
«sensibilité» particulière :
une hypothèse compatible avec la TCR, mais peu
crédible et ad hoc.
Le sujet du jeu de l’ultimatum agit contre son
intérêt en application d’une
théorie. Il propose un partage égal, mais non
parce qu’il entend préserver l’avenir,
puisqu’il joue une partie unique. Il agit ainsi en vertu de
la théorie selon laquelle on ne peut pas profiter
d’une aubaine lorsque le profit est acquis aux
dépens d’autrui. Il agit contre son
intérêt en application d’une
théorie axiologique découlant du principe du
respect d’autrui. De nombreuses études de
psychologie sociale expérimentale vérifient cette
interprétation en termes de raisons axiologiques (Kahneman
et Tversky, 1973).
Celui que la corruption ne lèse en aucune manière
en est cependant profondément irrité, au point
qu’il place la lutte contre la corruption au premier rang des
critères qu’il utilise pour juger les gouvernants.
Ses raisons ne sont ni égoïstes ni
conséquentialistes, par définition même.
Mais elles découlent de la théorie selon laquelle
un avantage ne saurait se justifier s’il n’est pas
la contrepartie d’une contribution. Il trouve la corruption
insupportable, non parce qu’il est exposé
à en subir les conséquences, mais parce
qu’elle contredit des principes auxquels il est
attaché. De la même façon,
l’électeur vote, dès lors
qu’il s’estime en mesure d’exprimer une
préférence, parce qu’il croit
à la démocratie et estime normal de participer au
fonctionnement de ses institutions.
La TCR et le droit à l'arbitraire
Le modèle
général, utilisé par Tocqueville
implicitement et par Weber explicitement (et par beaucoup de
sociologues classiques ou contemporains), est le seul qui puisse
prétendre au statut de théorie
générale (Boudon, 1996). Les raisons qui
inspirent les comportements, les attitudes, les croyances de
l’acteur et leur donnent sens à ses yeux lui sont
dictées dans certains cas — mais dans certains cas
seulement — par son intérêt
égoïste et peuvent prendre alors la forme du CCB.
Dans d’autres cas, les raisons de l’acteur
relèvent de la rationalité cognitive : lorsque
son objectif premier est de rechercher le vrai, dans la mesure de ses
moyens. Dans d’autres cas, les raisons de l’acteur
relèvent de la rationalité axiologique : son
objectif est de déterminer, ici encore dans la mesure de ses
moyens, ce qu’il est bien, légitime, etc. de faire
dans telle ou telle circonstance.
La TCR accepte, à juste titre, le postulat individualiste
P1, le postulat de la compréhension P2 (un comportement, une
attitude ou une croyance ont un sens pour l’acteur que
l’observateur peut toujours en principe reconstruire) et le
postulat de la rationalité P3 (le sens pour
l’acteur de tel comportement, de telle attitude, de telle
croyance réside dans les raisons qu’il a de les
adopter). Mais elle fait fausse route en prétendant accorder
un statut général aux postulats du
conséquentialisme et de
l’égoïsme, qui ne sont pertinents que
dans des cas particuliers. Adam Smith lui-même a
relevé que certaines croyances normatives sont
fondées dans l’esprit du public sur des
considérations qui ne sont ni égoïstes,
ni même conséquentialistes.
On peut comprendre a priori que,
lorsqu’il s’agit
d’expliquer un fait social tel que
l’unanimité des spectateurs en faveur
d’Antigone, on ne peut rechercher les raisons de ce jugement
dans le registre des raisons égoïstes ni
même conséquentialistes. Il en va de
même lorsqu’il s’agit
d’expliquer les opinions en matière de corruption
ou de peine de mort, ou sur les mille sujets politiques qui ne
concernent pas personnellement le répondant et sur lesquels
il a cependant des jugements arrêtés. Comment
l’individu pourrait-il avoir des appréciations
fondées sur des raisons de caractère
égoïste et consé- quentialiste quand il
s’agit de sujets qui n’entraînent aucune
conséquence pour lui ?
Il existe bien sûr un moyen de sauver (en apparence du moins)
la généralité de la TCR et
d’écarter ces objections : déclarer
que, en profondeur, le sujet social
obéit toujours
à des intérêts
égoïstes. Scheler l’a noté :
l’utilitarisme a une grande force de séduction,
car, en prétendant déceler
l’intérêt égoïste
derrière toute croyance ou tout comportement, il
dénonce un pharisaïsme très
répandu, dont chacun peut évoquer des
manifestations. Mais Scheler ajoute aussitôt que
l’utilitarisme est une théorie inacceptable. De
quel droit affirmer que celui qui se déclare contre la peine
de mort, ou plus généralement, qui exprime telle
ou telle opinion sur des sujets qui ne le concernent pas directement ne
fait que servir ses intérêts et ne cherche, en
dernière analyse, qu’à
«se
faire plaisir » ou à « se donner bonne
conscience » ? Cela peut être le cas, mais il faut
alors le montrer : on ne peut se contenter de poser ce diagnostic a
priori.
Les faits de conscience sont des faits : la déontologie
scientifique exclut donc qu’on les écarte. Une
bonne théorie se doit au contraire de les enregistrer et de
les expliquer. Si l’on déclare qu’en
dernière analyse ce qui apparaît à
l’individu comme une opinion
désintéressée de sa part
relève d’un calcul
d’intérêt, il faut démontrer
l’existence de cette «fausse conscience»,
et de surcroît, l’expliquer. Or, les tenants de la
TCR se soucient rarement d’expliquer ce
phénomène de « fausse conscience
» qu’ils sont pourtant bien obligés de
postuler.
Ils s’estiment légitimés dans cette
démarche d’abord, par la tradition positiviste
dans sa version hard, selon laquelle les faits de
conscience peuvent
être écartés de l’analyse
scientifique sous prétexte qu’ils sont
inobservables. Si cela était vrai, la plupart des
enquêtes de police ou de justice seraient
disqualifiées d’avance. À
l’influence du positivisme, s’est ajoutée
celle du marxisme (qui a promu la notion polysémique de
« fausse conscience » au rang d’une
banalité), de la psychanalyse et
généralement de la psychologie des profondeurs
(qui autorisent à affirmer, sans grande
précaution, que ce que le sujet « croit penser
» est le contraire de ce qu’il « pense
réellement »). Il est vrai que les tenants de la
TCR ne se recommandent guère de ces traditions de
pensée, et qu’ils
s’appuient plutôt sur
l’interprétation « positiviste
» proposée par Friedman de l’apriorisme
psychologique de Menger et de von Mieses. Mais ils profitent de la
liberté que, par un effet de convergence non voulu, le
positivisme, le marxisme et la psychologie des profondeurs accordent
généreusement au chercheur de donner aux
comportements, aux croyances et aux attitudes de l’acteur un
sens arbitrairement fixé par lui, sans qu’on voie
clairement ce qui fonde ici ce droit à
l’arbitraire (Nisbet, 1984).
1. Je m’appuie
ici sur des conversations que j’ai eues avec lui. Pour ma
part, j’ai pris conscience de l’IMportance de
l’IM vers la fin des années 1960, dans le fil de mes
recherches en matière de sociologie judiciaire et de
sociologie de l’éducation.
2. Lettre à
R. Liefmann, 9 mars 1920, citée par
Mommsen (1965) : « [...] Wenn ich nun jetzt einmal
Soziologe
geworden bin [...], dann wesentlich deshalb, um dem immer noch
spukenden Betrieb, der mit Kollektivbegriffen arbeitet, ein Ende zu
machen. Mit anderen Worten : auch Soziologie kann nur durch Ausgehen
vom Handeln des oder der, weniger oder vieler Einzelnen, strikt
«individualistisch» in der Methode also, betrieben
werden ». « La sociologie, elle
aussi…
» : Weber songe ici à
l’économie, comme le montre le contexte.
3. C’est sur
cette base métaphysique
qu’est fondée la proposition faite au cours de
l’été 2000 par le gouvernement Blair
d’autoriser la recherche scientifique sur l’embryon
dans les deux premières semaines.
4. Kuran (1995)
propose une théorie de la
déclaration, non de la formation
des opinions.
5. Boudon (1996) et
Goldthorpe (2000) ont bien vu que la sociologie
devait s’appuyer sur l’IM, mais non se limiter
à la TCR.
6. «
[…] rationality is in its very nature
teleological and ends-oriented. Cognitive rationality is concerned with
achieving true beliefs. Evaluative rationality is concerned with making
correct evaluation. Practical rationality is concerned with the
effective pursuit of appropriate objectives ».
7. Je me contente sur
ce point de renvoyer à Goldthorpe
(2000, ch. 6), qui explique fort bien pourquoi le sociologue a
intérêt à ne retenir que la composante
rationnelle de l’action humaine. De manière
générale, si le sens que l’acteur donne
à ses actions ou à ses croyances en est bien la
cause, il faut que ce sens ait la forme d’un
système de raisons, sans quoi il sera incommunicable.
8. Voir Tribe (1999).
Cet article très fouillé a
l’inconvénient, en voulant réformer
l’IMage conventionnelle de Smith, de vouloir en faire,
abusivement, un précurseur du postmodernisme.
9. Je
m’appuie ici sur Boudon (2001).
10. La notion de
« sociologie compréhensive
» est souvent prise dans des sens qui n’ont rien
à voir avec celui de Weber (d’où la
réserve qu’il exprime dans la citation qui suit).
C’est pourquoi on peut préférer
d’autres expressions, comme « sociologie de
l’action » ou « sociologie actionniste
», en sachant qu’aucune de ces expressions
n’est dépourvue
d’inconvénients.
11. Certains
commentateurs attribuent à Weber une
axiomatique autre que P1 à P3. Leo Strauss (1953), Carl
Schmitt (1923) et Erich Vögelin (1952) (pour le stigmatiser),
ou, aujourd’hui, B. Turner (1992) (pour le
féliciter) en font un nietzschéen, tandis que
Norkas (2000) voit en lui (pour le féliciter) un benthamien
annonciateur de la TCR. Ces variations dans la perception de Weber
offrent un sujet d’étude intéressant
à la sociologie de la connaissance.
12. Boudon (1985).
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