Structure sociale et processus dynamique : le cas de la pratique médicale moderne*
[...] La médecine est une
profession libérale.
Prendre
soin des malades n'est pas une activité occasionnelle (les
mères y consacrent pourtant une bonne part de leur
temps);
elle est devenue, par spécialisation, un emploi à
temps
plein. Observation qui, de beaucoup s'en faut, ne s'applique pas
à toutes les sociétés. En tant que
rôle
professionnel, la médecine a institutionnalisé un
contenu
technique, qui l'emporte de loin sur tous les autres
éléments qui déterminent le status du
médecin. Il s'ensuit que ce rôle doit
être
mené à terme1 et
que
les critères par
lesquels
nous décidons s'il l'a été
correctement concernent
avant tout la compétence technique du médecin. Le
recrutement et le contexte dans lequel s'exerce la profession sont
largement séparés du status et des
attachements
personnels. Comme c'est le cas pour la plupart des professions dans
notre société, ce rôle, outre qu'il
incorpore une
très claire valorisation de l'accomplissement2, peut
être
qualifié d'universaliste, fonctionnellement
spécifique,
et affectivement neutre. Mais à la différence de
celui de
l'homme d'affaires, il est orienté vers la
collectivité,
et non pas vers celui qui l'exécute3.
C'est ce que montre bien la relation d'un tel rôle
à notre
tradition culturelle. Une base pour la division du travail,
c'est
la spécialisation suivant la compétence
technique. Le
rôle du médecin se situe très
haut dans
l'échelle des rôles dont
l'accomplissement exige un
haut niveau de compétence technique. Une
connaissance
subtile et complexe, de l'habileté, et par voie de
conséquence, une préparation longue et soutenue,
rendent
difficiles, dans les conditions
modernes, l'attribution de cette profession, à raison
même
de leur status
antérieur, comme c'est le cas par exemple de
la
mère qui veille, sous sa propre responsabilité,
à
la santé de ses enfants. Il y a un lien
intrinsèque entre
des status
réalisés4 et
les
exigences d'une
haute
compétence technique, aussi bien qu'entre l'universalisme et
la
compétence. En outre, bien entendu, notre
société
exerce une pression pour que le rôle du médecin
soit
assimilé à tous les autres de
caractère analogue,
qui constituent le système des professions.
Un haut niveau de compétence technique implique la
spécificité de la fonction. Un individu qui
s'efforce
aussi intensément de devenir un expert en matière
de
santé et de maladie se ferme une compétence
comparable
dans d'autres domaines. Le médecin, dans son rôle
moderne,
n'est plus un sage, bien qu'il y ait toute une tradition populaire5
qui aille dans ce sens, mais un spécialiste dont la
supériorité est limitée au domaine
particulier de
sa formation technique et de son expérience. On n'attend
point
d'un médecin un jugement meilleur sur la politique
étrangère ou fiscale que de n'importe quel
citoyen
d'éducation et d'intelligence comparables. Bien
entendu, il
y a, en outre, des spécialisations à
l'intérieur de la profession.
La neutralité affective apparaît dans le
rôle du
médecin, dans la mesure où la médecine
est une
science appliquée. On attend du médecin qu'il
traite un
problème objectif dans des termes objectifs, et
scientifiquement
justifiables. Par exemple, qu'il aime ou n'aime pas tel ou tel de ses
malades est par hypothèse sans rapport6 avec
son
rôle,
comme on le voit en effet pour la plupart des problèmes
purement
objectifs qui concernent le traitement d'une maladie
particulière.
En ce qui concerne l'orientation, vis-à-vis de soi ou de la
collectivité, le rôle du médecin
appartient au
groupe minoritaire des professions où est fortement
soulignée l'orientation vers la collectivité. L'
« idéologie » de cette profession met en relief
l'obligation
pour le médecin de placer', le « bien-être du malade
au-dessus de ses intérêts personnels »,
et regarde
la « commercialisation » de la profession
comme un mal
très dangereux et très insidieux que celle-ci
doit
combattre. Aussi une ligne de démarcation
sépare
clairement la médecine des « affaires ».
Le mobile
du profit est exclu de la profession médicale. Sans doute
une
telle attitude est commune aux autres professions libérales,
mais elle est plus accentuée chez les médecins
que
partout ailleurs, sauf peut-être dans le clergé.
[...]
Le sens commun se demandera si le fait d'être malade
constitue ou
non un rôle social, ou s'il ne s'agit pas plus simplement
d'un état de fait, d'une condition. Mais les choses ne sont
pas
si simples. Il existe en effet quant à la situation de
malade,
un ensemble d'anticipations institutionnalisées, auxquelles
correspondent des sentiments et des sanctions définies.
Les aspects de ce système d'anticipations nous semblent au
nombre de quatre. D'abord, le malade est exempté des
responsabilités normales qui s'attachent
à son
rôle; cette exemption dépend évidemment
de la
nature et de la gravité de sa maladie. Elle demande aussi
à être légitimée,
à la fois par et
pour les différents
intéressés, et le
médecin à cet égard constitue souvent
une
espèce de cour d'appel, tout autant qu'un agent de
légitimation. Notons que la reconnaissance que quelqu'un est
malade au point d'être déchargé de
certaines
obligations n'entraîne pas seulement des droits pour lui,
mais
des devoirs. Nombreux sont les individus qui répugnent
à
admettre qu'ils sont malades, et il n'est pas rare que nous ayons
à leur dire qu'ils doivent
rester au lit. Le mot ici doit
être pris dans son sens moral. Il va sans dire que cette
légitimation tend à nous
protéger contre les
simulations7.
Le second aspect, étroitement lié au premier, est
que le
malade ne peut pas s'en tirer par un acte de décision ou de
volonté. En ce sens aussi, il n'est plus tenu pour
responsable;
c'est autrui qui doit prendre soin de lui. Ce n'est pas seulement sa
condition qui doit être changée, mais son
attitude. Bien
entendu, la guérison peut être
spontanée, mais tant
que dure la maladie, il n'y « peut rien ». Cet
élément est d'une importance extrême,
puisqu'il lie
la condition de malade à l'acceptation de l' « aide
» d'autrui.
En troisième lieu, la maladie se qualifie comme
indésirable, et entraîne pour le malade
l'obligation de
souhaiter « aller mieux ». La
légitimation du
rôle de malade est donc conditionnelle. Elle est valable
aussi
longtemps que le malade est dans cet état
malheureux dont
lui-même et autrui espèrent qu'il pourra sortir
aussi
promptement que possible.
Enfin un quatrième élément oblige le
malade
— en proportion, bien entendu, de la gravité de
son cas
— à rechercher l'aide d'un technicien
compétent,
c'est-à-dire, dans le cas le plus usuel, celle d'un
médecin, et à coopérer avec lui pour
tâcher
« d'en sortir ». C'est ici que le rôle du
malade, en
tant que patient, s'articule à celui du médecin
dans une
structure complémentaire. [...]
La pratique médicale comme situation
a) Situation du malade [...]
Commençons par
considérer les aspects
les plus
saillants dans la situation du malade, dans celle de ses parents ou de
ses amis, tous profanes, particulièrement les membres de sa
famille. Ces aspects peuvent être classés sous des
titres
généraux comme : impuissance8,
et besoin de
secours,
incompétence sur le plan technique, et implication
émotionnelle9.
Si nous nous reportons à la définition
institutionnelle
du rôle du malade, celui-ci est impuissant, et par
conséquent a besoin d'aide. Si la maladie peut, comme elle
le
doit à certains égards, être
regardée comme
une « déviance », il faut cependant la
distinguer
d'autres déviances, par cela que le malade ne peut pas
être tenu pour « responsable » de sa
situation, qu'il
n'y peut rien. Sans doute s'est-il peut-être imprudemment
exposé au danger, mais une fois atteint, il ne peut point
par
exemple réparer une jambe cassée par la seule
force de sa
volonté. L'exhortation à « essayer
d'aller mieux » n'est pas sans importance à de nombreux points
périphériques, mais la définition
essentielle
reste celle d'un état qui guérit de
lui-même, ou
sur lequel une intervention est possible; mais en
général
le malade tombe dans cet état au long d'un processus dans
lequel, pour la société, sa faute n'est pas
engagée.
Le degré d'urgence dans le besoin de secours variera avec la
gravité de l'incapacité, avec sa longueur, sa
permanence,
avec la souffrance ou le risque de mort. Il variera aussi inversement
avec la perspective, telle qu'elle est définie par la
civilisation, que la guérison aura lieu
spontanément,
avec plus ou moins de certitude, et au bout d'un plus ou moins
long temps. Mais le nombre des maladies graves est assez grand, et la
probabilité d'une guérison
spontanée assez
petite, pour que soient très forts le sentiment
d'impuissance et
le besoin de secours.
Le malade est ou bien (et parfois simultanément) une
personne
qui souffre, et une personne dont les aptitudes sont
réduites,
et qui peut-être court le risque de voir sa situation
s'aggraver;
la maladie est donc définie comme un accident qui ne peut
pas
être imputé à faute au malade, ou comme
quelque
chose dont on ne peut pas espérer qu'il se tire
lui-même
par ses propres efforts, ou encore par l'un et l'autre de ces
caractères. Le malade très vraisemblablement est
inquiet
sur son état et sur son avenir. Un tel besoin est
évidemment différent de celui d'une personne qui
a envie
simplement de quelque chose qu'il a le droit d'avoir, s'il peut le
« décrocher » par lui-même,
comme une nouvelle
voiture, ou même s'il en a besoin, comme d'une nourriture
appropriée qu'il peut se procurer par son propre effort, par
exemple en travaillant, au lieu d'être paresseux et instable.
C'est dans un sens très particulier que le malade a
droit
à être aidé.
Au regard de la même définition, le malade n'a
pas, bien
entendu,compétence pour se porter aide à
lui-même;
tout ce qu'il peut faire, sauf dans le cas d'une maladie
bénigne, est inapproprié. Mais notre culture
définit d'une manière particulière la
nature du
secours dont il a besoin : secours techniquement et
professionnellement compétent. Cela impose au
malade une
nouvelle limitation. Non seulement il n'est pas en position de faire ce
qu'il faudrait faire, mais il ne sait pas même ce qu'il
faudrait
faire ou comment faire. Cela ne tient pas seulement à ce
que,
étant cloué au lit, il ne peut pas descendre chez
le
pharmacien pour acheter ce dont il a besoin; mais il n'est pas
même qualifié pour faire ce qui est requis, et
pour juger
ce qu'il y a lieu de faire.
C'est seulement une personne techniquement
préparée qui
jouit de cette qualification. Quant au « profane »,
il n'a
pas qualité pour juger sur le plan technique, ni en
général, ni en particulier. Deux
médecins peuvent
rendre des diagnostics contradictoires sur la même
maladie,
et c'est en effet souvent ce qui arrive. En
général le
profane est incompétent pour choisir entre ces deux
diagnostics.
Pas davantage il n'est en mesure de choisir le meilleur
médecin
sur une liste. Et si nous nous en remettions pleinement à
notre
raison, nous devrions asseoir notre jugement sur une
autorité
professionnelle, ou le faire dépendre d'une
validation
institutionnelle.
Ne prenons pas ces observations au pied de la lettre. Les
profanes
ne sont pas sans quelque connaissance en la matière, et leur
jugement repose bien sur quelques bases objectives. Mais
l'expérience montre que leurs connaissances sont
très étroitement limitées, et que la
plupart des
profanes pensent qu'ils en savent plus long et que leur jugement est
mieux fondé que ce n'est en réalité le
cas. Il est
impossible que dans leur majorité, de tels jugements soient
corrects. Un autre indice, c'est la manière dont nous
choisissons notre médecin. Une très grande part
d'entre
nous le choisit sur la recommandation d'amis ou de voisins qui
« ont confiance dans le Dr X », mais nous ne nous informons pas
de
ses qualifications techniques, de la Faculté dont il tient
son
titre ou de l'hôpital dont il a été
interne10.
Il
doit exister quelques mécanismes pour combler ce
fossé,
quelques manière de définir la situation au
malade et
à sa famille, de leur expliquer de quoi il retourne,
pourquoi il
en est ainsi, de les informer du pronostic, et des servitudes dont il
faudra payer la guérison. Il doit aussi exister quelques
mécanismes qui valident l'autorité du
médecin,
lequel, sauf dans des situations particulières, par exemple,
dans l'armée, ne dispose pas de sanctions pour s'assurer la
docilité de ses malades.
Les charges que le médecin demande à ses malades
et
à leur famille d'assumer sur son conseil sont souvent
très
lourdes. Elles comportent la souffrance « Ça ira
plus mal
avant
d'aller mieux », dans le cas d'une opération
chirurgicale
grave. Elles comportent un risque de mort, une incapacité
permanente ou prolongée, des dépenses
sévères. Pour le sens commun, le malade a un
intérêt évident à aller
mieux, et en
conséquence devrait être prêt
à accepter
toute mesure qui s'avère nécessaire. Mais
implicitement
ou explicitement, il peut se demander : « Comment puis-je savoir que tel
remède me fera du bien ? ». Ce qu'il y a de
sûr,
c'est que la réponse du profane à une telle
question ne
peut pas, s'il s'agit de cas graves et difficiles, reposer sur une
compréhension parfaitement rationnelle des facteurs
en jeu,
et sur une appréciation bien fondée de leur
importance
respective. Peut-être le médecin n'est-il pas dans
une
situation radicalement différente. La
différence est
plutôt de degré que de nature, mais cette
différence de degré est d'une importance
décisive.
En troisième lieu enfin, la maladie met en
général
le malade et sa famille en présence de très
difficiles
problèmes d'ajustements émotionnels. Disons qu'il
s'agit
d'une situation de tension. Même si la condition du malade
n'est
pas physiquement modifiée, la souffrance, l'impuissance, le
risque, et parfois la certitude de la mort, bouleversent d'une
manière radicale les anticipations sur lesquelles vivent les
hommes. De tels bouleversements ne peuvent être
acceptés
sur le plan affectif sans que se produisent des tensions, avec
lesquelles nous sommes familiarisés, et sans recourir
à
de difficiles ajustements, à moins que le malade ne trouve
dans
son état quelques satisfactions, ce qui ne va pas d'ailleurs
sans soulever une difficulté. Ce facteur
émotionnel gagne
en importance et en complexité, si des mécanismes
de
défense et d'ajustement ne se trouvent
profondément mis
en jeu par la situation pathologique elle-même.
L'étendue de ces difficultés est très
grande. Mais
les problèmes se dessinent cependant assez nettement
à
partir de cette situation. Disons d'abord que pour un individu normal
la maladie (et ceci d'autant plus que la maladie est plus grave) le
frustre dans ses espérances de vie normale. Il est
coupé
de ses activités, de ses distractions et de ses plaisirs. Il
est
souvent humilié, se sentant incapable d'agir comme ses amis.
Ses
relations sociales se trouvent plus ou moins disloquées. Il
peut
avoir à endurer des souffrances ou des
incommodités, et
il peut avoir à faire face à de
sérieuses
modifications quant à ses plans futurs et même (le
cas est
extrême mais point exceptionnel), à envisager la
fin de
son existence.
Pour des individus normaux, de tels changements dans la ligne de leurs
anticipations sont indésirables, et constituent des
frustrations. On doit s'attendre à deux types de
réaction, une sorte de choc émotionnel, au
début
de la maladie, et d'angoisse au sujet de l'avenir. Dans l'un et l'autre
cas, il y a lieu de penser que les individus les plus normaux ont
tendance à croire, faisant preuve d'une confiance
exagérée, que « tout s'arrangera ». Ils sont
motivés à sous-estimer la probabilité
qu'eux aussi
peuvent tomber malades, gravement malades, et si
l'éventualité se réalise, à
surestimer les
chances d'une rapide et complète guérison. Aussi
leur
est-il difficile d'accepter émotionnellement la
réalité de la maladie. Une réaction
très
vraisemblable de leur part est de tenter de nier leur maladie, ou du
moins certains de ses aspects, de se refuser à « se
laisser aller ». Une autre réaction consiste
à
s'apitoyer exagérément sur soi-même et
à
gémir sans fin, à demander, en se plaignant, plus
d'aide
qu'il n'est nécessaire, ou possible, d'en obtenir, et plus
particulièrement plus d'attentions et de soins. En
tout
cas, cette dernière attitude renforce les autres. Elle rend
doublement difficile au malade de se former un jugement objectif sur sa
propre situation et sur ce qu'elle requiert. Qu'ils prêtent
ou
non attention à l'opinion du malade, la conduite des
médecins agit d'une manière inévitable
sur
l'état émotionnel de leur malade, et elle peut
avoir bien
souvent une très grande importance sur
l'évolution de sa
maladie. [...]
Tenons-nous à deux conséquences importantes qui
découlent de la situation du malade, et contribuent
à
donner sa structure institutionnelle à la profession
médicale. D'abord, l'état d'impuissance
combinée au manque de compétence technique et au
trouble
émotionnel, rend le malade particulièrement
vulnérable à toute tentative d'exploitation. On
dira que
l'exploitation d'un malade sans défense est impensable. Un
tel
sentiment est à coup sûr très vif dans
notre
société, mais pour le sociologue, l'existence
d'un tel
sentiment ou de tout autre mécanisme de nature à
prévenir une telle exploitation, ne peut pas
être
tenue pour allant de soi. Bien au contraire, la question nous semble
tout à fait sérieuse de savoir comment, dans une
telle
situation, l'exploitation, qui reste toujours possible, est du moins
réduite au minimum11.
Le second point, d'ailleurs tout proche, est que la situation du malade
rend un haut niveau de rationalité dans son jugement
particulièrement difficile. Il est donc ouvert et
exposé
à toute une série de croyances et de pratiques
irrationnelles, ou non rationnelles. A l'échelle mondiale,
l'application de la méthode scientifique aux
problèmes de
la santé, constitue, comme nous l'avons noté,
l'exception
plutôt que la règle, et même aujourd'hui
il demeure
un important volume de superstitions, de croyances et de pratiques
irrationnelles ou non rationnelles. N'en concluonspas pour autant que
la profession médicale a le monopole des connaissances et
des
techniques rationnelles dans ce domaine, ou qu'elle est affranchie de
tout autre élément. Mais nous pouvons tenir comme
une
mesure grossière de ce facteur le volume des pratiques et
croyances qui subsistent en dehors d'elle. Cet ensemble de faits nous
amène à nous demander jusqu'à quel
point est
devenue possible l'application de la méthode scientifique
aux
problèmes de la santé. En aucun cas, nous ne la
tiendrons
pour allant de soi, et comme la seule voie que des hommes
raisonnables, c'est-à-dire bien entendu les
citoyens
normaux de notre société, adopteront
naturellement. [...]
b) Situation du médecin
Le médecin est responsable
du bien-être
du malade,
en ce
sens qu'il fait de son mieux pour lui fournir les moyens de sa
guérison. Pour faire face à cette
responsabilité,
on attend du médecin qu'il acquière et utilise
une haute
compétence dans le domaine des sciences
médicales, et en
tout ce qui touche aux techniques qui reposent sur elles. La
première question concerne les rapports entre ces outils
techniques et les tâches qu'il est appelé
à
exécuter, les responsabilités auxquelles il est
tenu.
Dans un certain nombre de cas le médecin exerce ce que l'on
peut
appeler une profession de type technologique. Par ses connaissances et
son habileté, il dispose des instruments adéquats
pour
parvenir à ses fins, et il lui suffit de faire preuve
d'assez de
patience, et de travailler avec compétence et
régularité à sa
tâche. Nous laissons,
il est vrai, dans le clair-obscur, les réactions
émotionnelles du malade et de sa famille, dont il lui faut
tenir
compte, et d'autre part, ses propres réactions à
une
souffrance sérieuse ou à l'imminence de la mort,
qui
peuvent bien lui poser certains ajustements
émotionnels
délicats. Mais sous ces réserves, il s'agit d'une
profession en tout point comparable à n'importe quelle
profession.
Mais tout comme pour certains métiers techniques
(à la
différence des autres), la médecine
trouve sur ses
confins des cas où la connaissance théorique,
l'habileté pratique, et toutes ces ressources
multipliées
par un travail compétent, ne suffisent pas à
résoudre la difficulté. Cette insuffisance
revêt
deux aspects principaux. D'une part, dans un certain nombre, dans un
grand nombre de cas, le résultat d'un bon diagnostic est de
faire apparaître une situation à propos
de laquelle,
pour un certain état des connaissances et des techniques
médicales, il n'y a rien à faire. [...]
Peut-être le malade et sa famille se rendent-ils compte
seulement
que l'intéressé souffre de douleurs abdominales,
qu'il a
maigri,qu'il a perdu son entrain. Mais le diagnostic
révèle un cancer de l'estomac très
avancé,
inopérable, avec un pronostic qui ne laisse aucun espoir.
Sans
doute sait-on à quoi s'en tenir, mais du coup tout espoir
est
ruiné. Les remarquables progrès de la
médecine
dans les deux dernières générations
ont
réduit d'une manière significative le nombre de
tels cas.
Mais ils sont bien loin d'avoir été
éliminés, et très
évidemment il y a peu de
chance qu'ils le soient à bref délai.
Ces faits prennent une signification particulière,
à
raison de la nature et de l'importance des
intérêts en
jeu. Le malade et sa famille portent un intérêt
passionné à ce que le médecin peut, ou
ne peut pas
entreprendre, et à la manière dont, à
partir de
son diagnostic et de son pronostic, se trouve définie la
situation pour eux. Le médecin, quant à
lui, assume
la responsabilité de ce qui suivra, mais ne peut rien, et du
coup se trouve soumis à d'importantes tensions affectives.
Les limites qui restreignent le pouvoir du médecin
— elles
dépendent évidemment de l'état de la
science
médicale et de la manière dont il se l'est
à une
certaine époque assimilée — ne
constituent pas les
seules sources de frustration et de tension. A quoi tient celle-ci ? Il
n'est point aisé de le comprendre, car comme cela arrive
souvent
dans de telles situations, certains facteurs sont
déterminables,
alors que d'autres ne le sont pas. L'exact rapport entre le connu et
l'inconnu nous échappe : l'inconnu peut à un
certain
moment produire des effets qui démentent des anticipations
fondées sur le connu. Parfois, on sait que certains facteurs
agissent, mais on ne peut pas dire si, quand et où ils
agissent,
dans tel cas déterminé. Parfois nous ne savons
rien de
tels facteurs, sinon que les plans les mieux
élaborés,
mystérieusement, échouent. Bref, la ligne de
démarcation entre les forces spontanées qui
tendent
à produire la guérison — ce que l'on
appelait
autrefois la vis
medicatrix naturœ — et les effets de
l'intervention du médecin est malaisée
à tirer
avec précision dans la grande majorité des cas.
L'importance de cet élément d'incertitude est
évidente, même si l'attention se borne aux aspects
physiologiques et biochimiques des problèmes
médicaux. Au début de l'ère de la
médecine scientifique,
l'intérêt se bornait
presque exclusivement à ce niveau. A la lumière
de ce qui
fut appris par la suite sur les facteurs psychiques de la maladie, le
facteur d'incertitude, dans une très large mesure, tient
à l'interférence d'éléments
psychologiques dans le processus de la maladie, fait qui alors
n'était pas du tout compris. En prenant ces
éléments en considération dans la
mesure des
possibilités actuelles, nous parvenons à
restreindre
cette zone d'incertitude, sans pour autant la supprimer. Il en
résulte, comme c'est le cas pour chaque progrès
scientifique, une conscience accrue de l'étendue de
notre
ignorance,même dans les domaines les plus avancés
et les
plus affinés de la science appliquée.
La première responsabilité du médecin
est de faire
tout ce qu'il peut pour promouvoir la guérison
complète,
rapide et sans douleur de ses malades. Mais la connaissance de facteurs
qui rendent la guérison difficile ou impossible impose une
tension au médecin, et lui rend plus malaisée la
tâche de conserver à l'égard de son
métier
une « orientation » purement rationnelle, que s'il
pouvait
considérer le succès dans une cure comme la
conséquence assurée de son travail, à
condition
que celui-ci soit bien fait. Il en va ainsi même quand nous
ne
tenons pas compte des interactions du médecin avec ses
malades
et avec leurs familiers.
Mais « faire tout ce qui est possible » donne bien
lieu
à des anticipations institutionnellement
définies,
lesquelles sont incarnées d'une manière
immédiate et concrète, non seulement dans le
système d'attitudes du médecin, mais aussi dans
celles de
ses clients. Ceux-ci se trouvent engagés avec toute leur
affectivité d'une manière intense et
immédiate, et
la probabilité est forte que cette réaction
contienne des
éléments de trouble émotionnel, qui
tendent par
définition à produire un comportement
déviant.
Aussi les tensions qu'impose au médecin la situation
d'incertitude dans laquelle il opère sont
particulièrement grandes. Nous avons noté
l'importance de
mécanismes irrationnels et non rationnels dans les
réactions à la maladie, des malades et de leurs
familiers. En dépit de leur formation et de leur
compétence de savants, il serait étrange,
à raison
même de leur situation, que les médecins, comme
groupe,
fussent intégralement exempts des mêmes tendances.
Plus
loin nous examinerons brièvement quels
éléments dans la pratique
médicale actuelle
peuvent être tenus pour des substituts fonctionnels de la
magie.
Quoi qu'il en soit, il doit être clair au lecteur qu'outre
l'action des facteurs psychiques dans le processus de la maladie
lui-même, les tensions observables chez le médecin
comme
chez le malade sont d'une nature telle que nous devons nous attendre
à trouver, non seulement leurs rôles
très
strictement institutionnalisés, mais encore la mise en
œuvre de mécanismes de contrôle social
très
particuliers.
L'existence de facteurs qui rendent le succès impossible ou
incertain dans des situations où celui-ci est
très
vivement désiré, n'est pas rare dans d'autres
domaines
des sciences appliquées. Le cas de l'art militaire est
à
cet égard d'une importance décisive.
D'autres
aspects sont particuliers à la situation du
médecin, et
la distinguent de telles autres activités qui partagent avec
elle les traits que nous avons mentionnés.
L'ingénieur,
par exemple, s'occupe principalement de matériaux non
humains,
qui par conséquent ne réagissent pas aux
initiatives
qu'il prend à leur égard. Le médecin,
lui,
s'occupe d'êtres humains et cela, dansdes situations qui
touchent
à l'intimité de ceux-ci, bref, dans des contextes
chargés d'une signification émotionnelle,
affectés
d'une valeur symbolique, et souvent considérés
comme
privés et concernant l'individu lui-même,
ou en
contact spécialement étroit avec son
intimité.
De cette zone d'intimité, le corps est un
élément.
Pour des raisons probablement très profondes, certains des
sentiments relatifs à ce que Pareto appelait « intégrité de l'individu » tournent
autour de
l'inviolabilité du corps. Leur forme varie grandement selon
la
culture et selon la société. Mais la
fréquence et l'occasion des contacts et des
exhibitions
corporels sont strictement réglés dans toutes les
sociétés, et spécialement dans la
nôtre.
Voir une personne nue dans une situation qui n'est pas courante,
toucher et manipuler son corps, constitue un « privilège » qui demande explication. [...]
Il en va de même si nous abordons le besoin où se
trouve
le médecin d'avoir accès à des
informations
confidentielles sur la vie privée de son malade. Pour des
raisons dont les plus importantes touchent à la place que
tiennent de tels faits dans notre système d'expression
symbolique, beaucoup de faits qui concernent notre santé
tombent
dans le royaume du confidentiel et du privé,
à
propos duquel la plupart des gens répugnent à
s'entretenir même avec leurs amis ou leurs relations
ordinaires.
Quelques-unes de ces réserves tiennent seulement
à une
certaine réticence que nous éprouvons
à
l'égard de nous-mêmes, qui n'est pas
même
liée à des relations spécialement
intimes à
l'égard d'autrui. Un mari bien souvent hésitera
à
parler à sa femme, même s'il est en
très bons
termes avec elle, de beaucoup de choses qui, pour le médecin
ont
de l'importance, à titre de symptômes. D'autres
réticences tiennent au souci de préserver leur
caractère privé à certaines relations
personnelles, particulièrement intimes, non pas seulement,
mais
tout spécialement les relations avec des partenaires
sexuels.
Pourtant de telles informations sont nécessaires
pour que
le médecin accomplisse sa tâche. Elles lui sont
aussi
nécessaires que l'était le libre accès
au corps de
son malade. La psychologie moderne, spécialement la
psychanalyse, nous a rappelé qu'outre ces deux types de
résistance, le médecin est exposé
à une
autre sorte d'ajustement. Au terme de processus, pour la
plupart
inconscients, le médecin tend à
acquérir en tant
que personne une signification projective, qui ne touche pas
directement à ses fonctions techniques, bien qu'elle puisse
devenir de première importance, dans le cas de la
psychothérapie. Les psychiatres parlent volontiers de
« transfert », entendant par là l'attribution au
médecin d'une signification qui n'est pas fondée
dans la
nature réelle de la situation, mais qui dérive
des
besoins psychologiques du malade. Pour des raisons très
compréhensibles, une classe
particulièrement
importante de tels besoins touche à certains attributs des
rôles des parents, tels que le malade en a fait
l'expérience dans son enfance. Le transfert est
spécialement manifeste dans les cas dont ont
à
connaître les psychiatres, mais il y a tout lieu de croire
qu'il
constitue un facteur dans toute relation où sont
impliqués malade et médecin, d'autant plus qu'a
été plus prolongée sa durée
et qu'a
été plus importante la maladie pour
l'affectivité du malade, et par conséquent la
valeur
affective de sa relation à son médecin.
A considérer simultanément ces divers facteurs,
on
s'aperçoit, ce qui n'est pas si clair dans le cas
des
autres professions, que par sa situation même, le
médecin
tend à être impliqué dans les affaires
privées de ses malades. Certaines d'entre elles ne seraient
pas
accessibles à d'autres que lui, sauf aux autres personnes
qui se
trouveraient avec le malade dans un contexte spécialement
intime
et personnel. En quoi le rôle du médecin se
distingue de
ces autres relations constitue un des principaux
problèmes
qui sous-tendent l'organisation de la profession médicale.
Si nous coordonnons les différents aspects qui
définissent simultanément la situation du
médecin,
du malade, de ses intimes, elle nous rend manifeste l'ensemble de
conditions très compliquées, qu'exige du
point de
vue des ajustements humains, le fonctionnement de la pratique
médicale. Cette complexité n'est que rarement
prise en
considération, et le sens commun se contente de supposer que
les
méthodes, capables de lutter contre des situations
douloureuses pour des êtres humains, s'appliqueront
d'elles-mêmes, une fois donné en volume suffisant
le
personnel spécialisé et les autres
éléments
objectifs requis (ce qui constitue d'ailleurs un autre ordre de
problèmes...). Cette complexité pose d'autres
difficultés à la société.
Difficultés si sérieuses qu'il y a tout lieu de
s'attendre à ce qu'un ensemble de mécanismes
spécifiques se développe, que nous pouvons
interpréter comme un moyen de faire face aux tensions, et de
surmonter les obstacles qui contrarieraient la pratique effective de la
médecine scientifique, au cas où de tels
mécanismes n'existeraient pas. C'est vers l'analyse
de ces
mécanismes que nous allons maintenant nous tourner.
La pratique médicale comme institution et sa signification fonctionnelle
Le
traitement de ce problème
tourne autour des variables, et
de la combinaison particulière de variables et de valeurs
qui caractérise les professions libérales dans
notre
société : accomplissement, universalisme,
spécificité fonctionnelle,
neutralité affective, orientation vers la
collectivité, la liste étant
donnée dans cet ordre.
L'organisation du rôle du médecin tourne
nécessairement autour des variables
universalisme-accomplissement, et non pas
particularisme-attribution, car la profession médicale
moderne
vise à faire appliquer une connaissance scientifique, par
des
individus techniquement compétents et formés.
Toute une
gamme de faits bien établis montre que le haut niveau de
formation et de compétence ainsi requis n'est pas compatible
avec un système de relations organisé en termes
particularistes, ou assignant un status
déterminé
à des titulaires sans que soit possible une
sélection
fondée sur des critères de réalisation12. La
prédominance de relations particularistes
modifierait
radicalement les principes de sélection dans l'ordre
professionnel, dans le recrutement des individus, dans la
détermination de leurs ambitions et de leur
loyauté, sans
mentionner beaucoup d'autres égards. Une tendance se
manifesterait au népotisme et à la transmission
héréditaire13. En
outre, l'organisation de la
profession
médicale confirme celle des autres professions
libérales
dans le monde moderne, avec celle de l'enseignement scientifique et
celle de la science appliquée aux autres professions. [...]
L'universalisme dans le rôle du médecin a une
autre
signification. Pour qui a lu nos remarques de la
précédente section, il est clair qu'une forte
pression
nous pousse à confondre le médecin avec le
réseau
de relations personnelles dans lesquelles le malade est
placé,
et à ne pas tenir compte du tout du contenu technique de la
tâche que le médecin a comme métier
d'accomplir.
Pour autant que son rôle peut être
défini sans
équivoque en termes universalistes, il se trouve ainsi
protégé contre une telle assimilation
avec les
rôles d'ami, d'amant ou de familier, tous rôles
fortement
particularistes. Pourtant cette signification de
l'universalisme
est étroitement liée à celle de la
spécificité fonctionnelle et de la
neutralité
affective. — Nous reprendrons cette question quand nous
aurons
montré l'importance de ces deux
éléments.
En relation avec la compétence technique, l'universalisme,
comme
nous l'avons déjà noté, est
lié à la
spécificité fonctionnelle. Une
« sagesse »
indifférenciée, authentiquement
universaliste, mais
non spécialisée, est concevable, mais
à coup
sûr, elle ne peut pas fournir une base à la
compétence du médecin, lequel est un expert
spécialisé dans un domaine bien défini
quoique
large et compliqué. La définition du
rôle du
médecin ne concerne pas seulement la
spécificité de
sa compétence, mais aussi l'étendue
légitime du
domaine où elle s'exerce. Une compétence
spécifique a premièrement pour fonction de
délimiter un domaine où elle puisse s'exercer,
où
elle ne risque pas de se dissoudre. La
spécificité
dans la sphère où s'exerce la
compétence du
médecin permet aussi de délimiter les rapports du
malade
et du médecin, ce qui rend possible la régulation
et la
définition de certaines alternatives dangereuses qui peuvent
être exclues, ou adéquatement
contrôlées.
En ce qui touche les aspects de la situation telle que nous l'avons
décrite, la spécificité fonctionnelle
contribue
à surmonter les résistances au
médecin : elle
définit les limites de ses prétentions
légitimes
à l'égard de son malade, ce qui
contribue à
apaiser les anxiétés de ce dernier quant aux
conséquences que peuvent produire les privilèges
spéciaux qui sont accordés au médecin.
Supposons
que le malade se demande pourquoi il doit répondre
à
telle question de son médecin, ou pourquoi il doit se
soumettre
à telle procédure; sa réponse a un
rapport
évident avec la maladie. Si vous désirez
guérir,
vous devez me donner telle information dont j'ai besoin pour accomplir
ma tâche. En revanche, si la question du médecin
n'a pas
de rapport avec la santé du malade, c'est
évidemment que
le docteur se mêle de ce qui ne le regarde pas.
La contrepartie de cette franchise donnée au
médecin dans
le domaine de la santé, consiste dans l'assurance
donnée
au malade que les informations ou tels autres privilèges
ainsi
concédés, ne seront pas employés
à d'autres
usages, ou que le libre accès à son corps ne sera
pas
exploité contre le malade et que la relation ne
déviera
pas, par exemple, dans la direction d'une attirance sexuelle
réciproque.
Un des mécanismes à cet égard le plus
important
consiste dans la ségrégation de la pratique
médicale à l'égard de tout autre
contexte. La
doctrine du secret professionnel en est un des meilleurs exemples. Ce
que le médecin apprend au sujet des affaires
privées de
son malade, dans l'exercice même de sa profession, est
confidentiel et ne peut être divulgué : il ne
s'agit pas
seulement d'un des points les plus solides de l'éthique
professionnelle, mais d'une règle légalement
reconnue,
qui interdit de faire état de telles informations devant un
tribunal. Un autre exemple nous est fourni par cette règle
que
les médecins ne soignent pas les membres de leur propre
famille,
excepté dans le cas de maladies spécialement
bénignes. Non seulement leur jugement, à raison
de
certaines implications émotionnelles, pourrait
être
altéré, mais ils pourraient apprendre des choses
que,
tout compte fait, il vaut mieux qu'ils ignorent.
Même lorsqu'un aspect professionnel et un aspect non
professionnel sont inclus à la fois dans les
relations du
médecin à l'égard d'une même
personne, la
tendance est forte à séparer les deux aspects.
Ainsi un
médecin exprimait-il son très fort
mécontentement
à se voir demander un conseil de caractère
professionnel,
dans une réunion mondaine : une dame à
côté
de laquelle il était assis à la table d'un
dîner
lui demandait-elle conseil pour un enfant malade ? Il avait coutume de
la prier de passer à son cabinet pour en discuter.
Peut-être dira-t-on qu'il pensait à ses
honoraires. Mais
son attitude était identique lors même qu'aucun
honoraire
n'était en jeu.
Cette ségrégation s'observe mieux encore quand se
trouve
impliqué, même seulement à titre
potentiel, un
élément sexuel. Un médecin de
médecine
générale, dont le cabinet était
installé
dans sa propre maison, et qui n'avait pas d'infirmière ni de
salle où ses clients puissent se
dévêtir, nous
déclara qu'il avait coutume de sortir de son bureau pour
permettre à ses clientes de se préparer. Quand,
comme
cela arrivait de temps en temps, la malade commençait
à
se déshabiller avant qu'il n'ait eu le temps de sortir de la
pièce, il trouvait cette situation gênante, bien
qu'en
face de la même malade déshabillée sur
la table
d'examen, il n'éprouvât aucune
gêne. C'est que
pour la plupart des hommes, une femme en train de se
déshabiller
est en général une femme avec laquelle on peut
avoir des
relations sexuelles, tandis que pour un médecin une femme
nue
sur une table d'examen, c'est une tâche professionnelle
à
accomplir. Bien entendu, être en état
d'exécuter la
conduite appropriée dans chaque contexte requiert un
processus
d'apprentissage et des mécanismes de contrôle14.
Les situations qui éveillent rapidement des attirances
sexuelles
sont spécialement frappantes dans notre
société.
Remarquons-le, la rupture des contrôles qui assurent la
neutralité affective n'importe pas seulement au
médecin
et au malade, mais engage les intérêts de tiers,
puisque
médecin et malade tendent à être
impliqués
dans des relations érotiques avec d'autres partenaires, qui
verraient du coup leurs propres intérêts
affectés :
que le mari tolère que sa femme voie en privé un
médecin, et que les femmes de médecins ne
manifestent
point de jalousie à l'égard des clientes de leurs
maris,
constitue deux conditions importantes de la pratique
médicale. De temps en temps les choses se gâtent,
mais la
fréquence relativement réduite de tels
désordres,
et la promptitude avec laquelle nous les
dénonçons comme
« pathologiques », nous montre
l'efficacité du
système de contrôle15.
Ce problème des implications émotionnelles ne se
borne
pas au seul aspect sexuel. Il inclut des
préférences et
des répugnances à d'autres niveaux. Un
chirurgien
distingué se sentait profondément
affecté à
la pensée de la longue et difficile convalescence
d'un de
ses malades, qui se remettait d'une opération
pénible et
dangereuse : il s'agissait d'un petit garçon de neuf ans. Il
reconnut bien volontiers qu'il se défierait
lui-même de
son propre jugement, s'il avait à prendre la
décision
d'opérer son malade une seconde fois. Il craignait
d'être
enclin à différer pour
épargner à
l'enfant les souffrances qu'il savait devoir suivre
l'intervention, même s'il avait
été par
ailleurs convaincu que cette intervention aurait, au bout du compte,
servi l'intérêt de son malade. Il est important
par
ailleurs que les médecins ne laissent pas leurs
préférences à l'égard de
tels ou tels
malades s'exprimer par une qualité moindre des soins qu'ils
leur
apportent, ou par le caractère « punitif » du
traitement auquel ils les soumettent. Et pourtant, les
médecins
ne seraient pas des êtres humains s'ils ne prenaient pas en
grippe certains de leurs malades !
Disons pour nous résumer que l'ensemble de significations
que
nous attribuons à la combinaison
universalisme-spécificité fonctionnelle, et neutralité affective,
permet au
médecin de pénétrer suffisamment dans
les affaires
privées ou dans le réseau de relations de ses
clients,
pour s'acquitter de sa tâche. C'est une telle
définition
de son rôle qui lui permet de sur- monter ou de minimiser des
résistances qui pourraient s'avérer fatales
à
l'accomplissement de sa mission16.
Il ne s'agit pas seulement de surmonter des résistances
potentielles. Ces éléments servent
à assurer
la protection du médecin dans un sens plus large que ce
n'est le
cas pour « l'infirmière-chaperon »,
comme l'on dit
parfois. Il existe en effet un danger inverse à celui dont
nous
venons de parler; c'est que le libre accès reconnu par le
malade
dans la sphère de ses affaires privées soit trop
complet,
et que le rôle du médecin ne vienne à
se
confondre pour le malade avec celui de tel ou tel partenaire
affectivement significatif, bref que le malade fasse de son
médecin un intime, un amant, un parent — ou un
ennemi. Tous
ces rôles découlent d'une combinaison des valeurs
incluses
dans les variables que nous venons de décrire, inverse de
celle
qui caractérise les professions
libérales.
Nous avons rassemblé un grand nombre d'exemples,
où le
médecin se trouvait dans des situations où le
malade le
« tirait » vers de tels rôles,
particulièrement celui d' « ami intime ». Dans un
tel cas, plusieurs facteurs compliquent les choses, mais en
général le médecin se sent mal
à l'aise.
Quand nous demandions pourquoi une telle assimilation apparaissait
indésirable, notre interlocuteur alléguait, le
plus
souvent, la difficulté de maintenir son « objectivité » et son « jugement droit » dans
l'accomplissement de son métier. Il y a tout lieu
de croire
que ces médecins avaient raison — aucun, par
parenthèse, n'était psychiatre, ou n'avait
reçu
une formation de psychiatre. Il est pourtant difficile de juger
à quel point cette manière d'apprécier
la
situation peut être tenue pour correcte, ou dans quelle
mesure
elle constitue une « rationalisation » de certains
facteurs
dont notre interlocuteur n'était pas clairement conscient.
Les développements récents et
considérables de la
psychothérapie et l'accroissement de nos
connaissances en
ce qui touche à l'aspect psychologique des relations
humaines,
nous invitent à considérer un autre aspect
très
important de cette « situation totale ». Par le
mécanisme de transfert, le malade, en
général,
sans très bien savoir ce qu'il fait, non seulement manifeste
certaines résistances, mais s'efforce par
projection
d'assimiler son médecin à une certaine forme de
relations
particularistes chez lui. Il s'efforce de susciter les
réactions
appropriées à ses propres besoins. Bien que ce
phénomène soit particulièrement
évident
chez les clients des psychiatres, il s'agit là d'un fait
très important dans tout le champ de la pratique
médicale.
Il faut, premièrement, que le médecin se trouve
protégé contre cette pression
émotionnelle, car,
pour un grand nombre de raisons, qui tiennent à la nature
même de sa situation, il ne lui est pas possible d'entrer
dans la
sorte de relations que désire, en
général
inconsciemment, le malade. Par-dessus tout, la
spécificité fonctionnelle, qui permet au
médecin
de limiter la relation à un certain champ, lui en fait
l'obligation, et la neutralité affective, qui lui
permet
d'éviter la réciprocité affective,
contribue
à cette protection. Il en résulte que le
médecin
se refuse à se laisser attirer, et que dans son refus de
réciprocité, il est soutenu par les institutions17.
Mais en outre, notre connaissance des processus
psychothérapeutiques, nous
révèle un autre
périt important. Les mêmes aspects
du rôle du médecin, qui contribuent à
protéger le médecin lui-même,
sont des
conditions d'une importance décisive pour une
thérapeutique réussie. La
psychothérapie devient
nécessaire, nous l'avons vu, quand les
mécanismes de
contrôle, exigés pour maintenir la
réciprocité des relations humaines normales,
viennent
à se rompre. Le névrosé, dans un des
traits
essentiels de son comportement, se trouve pris dans un cercle vicieux,
de sorte que les pressions sociales qui, ordinairement contribuent
à maintenir notre conformité, et à
nous rappeler
à l'ordre si nous commençons à nous
écarter
de la droite voie, contribuent seulement à le rendre plus
récalcitrant, et à l'écarter davantage
d'une
conduite satisfaisante. Mais pour briser ces cercles vicieux, il nous
faut découvrir un point où, tel
Archimède,
appliquer notre levier, en dehors du cercle de
réciprocité caractéristique des
relations sociales
courantes. C'est précisément ce point que nous
fournit le
rôle du médecin. Peu importe que ce soit de
l'amour ou de
la haine que le malade « projette » sur lui : le
médecin se refuse à le lui retourner dans les
termes
anticipés par le malade. Il demeure objectif et
affectivement
neutre18.
Le malade s'efforce de l'impliquer dans le champ de ses
« histoires » personnelles, et de
l'entraîner hors du
domaine médical : mais lui se refuse à voir son
malade,
sinon sur rendez-vous dans son cabinet, et se tient à
l'écart pour éviter les circonstances
où la
réciprocité est de mise19.
Enfin, le hiatus entre
les
réactions de transfert et le rôle du
médecin
fournit au médecin un des plus importants
prétextes pour
conduire le malade à une meilleure
compréhension,
qui constitue une des phases de réajustement
émotionnel.
Bref, le psychiatre applique sa connaissance directe des
mécanismes de la névrose à la
manipulation de
son malade. De plus en plus, les psychiatres reconnaissent que leur
propre rôle constitue un
élément du processus
thérapeutique. Pourtant le rôle du
médecin dans
notre société ne dérive point de
l'application de
théories quant à la situation de la
psychothérapie. Tout au contraire, ce fut le
développement spontané d'une structure sociale
que la
psychothérapie a utilisée et
développée,
mais dont l'origine se trouve en dehors de son influence.
Cette remarque a un prolongement très
intéressant. La
psychiatrie est beaucoup plus récente que la
médecine organique, et ne constitue aujourd'hui qu'une
partie de
la pratique médicale. Mais elles sont dans le prolongement
l'une
de l'autre, et la continuité entre l'une et l'autre
a
été historiquement plus marquée que ne
le laissent
supposer les interprétations courantes. S'il est vrai que le
rôle du médecin a la signification fonctionnelle
que nous
avons esquissée plus haut, il faut bien qu'il ait quelque
sorte
d'effet sur l'état mental du malade, qu'il s'agisse ou non
d'une
cure psychothérapeutique. Tout prouve d'ailleurs qu'il en
est
bien ainsi. La psychothérapie, aux yeux de certains
médecins violemment hostiles à la psychiatrie,
est un peu
comme la « théorie » aux yeux du savant
de tendance
empiriste. Dans l'un et l'autre cas, il faut bien recourir à
la
théorie, quoiqu'on en ait. On peut d'ailleurs, tout en
l'ignorant, s'en servir d'une manière tout à fait
efficace, de même qu'on peut parler tout à fait
correctement une langue sans même
soupçonner qu'elle
possède une structure grammaticale20. La
conclusion, c'est
qu'une très importante partie de la
médecine non
psychiatrique ou prépsychiatrique, est en fait une
psychothérapie inconsciente. Or, le fait deviendrait tout
à fait inexplicable au cas où la structure
institutionnelle du rôle du médecin ne serait pas
à
peu près conforme à la description que
nous en avons
donnée21.
Ceci nous amène au dernier
élément, l'orientation vers la
collectivité. Elle
distingue les rôles, dans les secteurs les plus
élevés de l'activité professionnelle,
et oppose
les professions libérales au monde des affaires.
C'était,
à coup sûr, un de nos motifs essentiels en
entreprenant
cette étude de la profession médicale, que de
comprendre
un rôle situé en haut de l'échelle
professionnelle,
qui se distingue de celui de l'homme d'affaires, lequel selon certains
théoriciens, constituerait pourtant le
rôle le plus
caractéristique de notre moderne
société
capitaliste.
Nous avons noté que toute personne malade est
spécialement vulnérable aux tentatives
d'exploitation, et qu'en même temps il lui est
particulièrement difficile de parvenir à une
appréciation rationnelle et objective de sa propre
situation. En outre, le médecin est un technicien dont la
compétence, les jugements et les prescriptions ne peuvent pas
être appréciés d'une manière
adéquate
par le profane. Aussi ce dernier doit-il prendre de tels jugements et
de telles prescriptions « d'autorité ».
Mais, il n'y
a pas de système de sanctions qui puisse soutenir cette
autorité. Tout ce que le médecin peut dire au
malade qui
refuse de prendre ses avis en considération est :
« Parfait ! Vous signez votre arrêt de mort ! »,
prévision qui peut ne pas se réaliser. Cette
remarque
s'applique à une situation où se font jour les
résistances que nous avons mentionnées plus haut.
Les différents facteurs semblent indiquer, que dans une
telle
situation, il serait difficile de mettre en pratique les principes
propres au monde des affaires, où chaque partie est
censée s'orienter selon la poursuite rationnelle de
son
propre intérêt, et où l'on s'approche
de la maxime
caveat emptor.
Dans un sens large, il nous semble sûr que
notre
société ne tolérerait point que dans
ces
conditions, les privilèges que nous avons
mentionnés
soient accordés aux médecins. Protéger
le malade
contre l'exploitation qui résulte de son impuissance, de son
incompétence, et de son irrationnalité, donne son
sens le
plus évident à cette « orientation-vers-la-collectivité ».
Notons combien la
confiance qu'un tel contrôle soit efficace repose solidement
sur
des mécanismes informels. La loi prévoit des
peines
sévères contre les mauvais médecins,
et les
associations médicales ont mis au point contre eux des
procédures disciplinaires relativement
perfectionnées,
mais il faut sans nul doute chercher ailleurs les mécanismes
qui
contribuent à le maintenir.
L' « orientation-vers-la-collectivité »
est
protégée chez le médecin par une
série de
pratiques à signification symbolique qui contribuent
à le
distinguer très vivement de l'homme d'affaires. Il ne peut
pas
faire de publicité — il peut simplement faire
savoir par
l'emploi de son titre docteur en médecine, dans les
annuaires
téléphoniques et les petites annonces qu'il se
tient
à la disposition de ses clients. Il ne peut pas discuter les
honoraires; « c'est à prendre ou à
laisser »,
telle est l'attitude qui lui est prescrite. Il ne peut pas refuser ses
services à un client sous prétexte que celui-ci
pourrait
s'avérer un mauvais payeur. Mais le privilège lui
est
reconnu de faire payer selon une « échelle mobile »,
c'est-à-dire à proportion du revenu de son malade
et de
sa famille, en opposition avec le mécanisme de prix tel
qu'il
est en usage dans le monde des affaires. Bref, cette vue d'ensemble
souligne le contraste avec les pratiques courantes dans le monde des
affaires : que le médecin se trouve privé de
nombreuses
occasions de gain financier immédiat légitimement
ouvertes à l'homme d'affaires. Nous verrons plus bas ce qui
en
résulte pour ses motivations.
Notons aussi que l' « orientation-vers-la-collectivité » doit être réciproque. Nous voulons
dire ici
très généralement que le malade est
censé
avoir confiance dans son médecin, et, au cas où
sa
confiance est brisée, qu'il doit chercher un autre
médecin.
Cela peut s'entendre comme si la relation devait être de
confiance mutuelle : le médecin fait de son mieux
pour
« aider » son malade, et celui-là en
revanche fait
de son mieux pour coopérer avec celui-ci. Ce fait
contribue
à renforcer un des aspects principaux du rôle du
malade,
lequel est censé « vouloir aller mieux ». Il rend le
malade responsable, en un sens, à l'égard de son
médecin. Plus généralement, comme nous
l'avons
souligné, l'orientation vers la collectivité est
impliquée dans tous les cas où
l'autorité devient
institutionnelle, c'est-à-dire où
l'autorité
s'attache comme un attribut à un certain status social. Dans
un
sens particulier et d'ailleurs informel, la relation entre le
médecin et le malade doit impliquer un
élément
d'autorité — nous parlons des ordres, de
prescriptions
d'un médecin. A l'obligation du médecin
d'employer son
autorité à bon escient, dans
l'intérêt de
son malade, fait pendant l'obligation du malade de
reconnaître
les conséquences qui résultent pour lui du fait
qu'il est
le « malade du Dr X »; et aussi longtemps qu'il le
demeure,
il doit prendre sa part à l'œuvre commune. Bien
entendu,
libre à lui d'interrompre cette relation quand il le
désire. A la différence d'une relation
commerciale, il
n'est pas le client de X à l'exclusion de toute autre source
d'offre pour la satisfaction des mêmes besoins.
Enfin, il existe une très importante relation entre
l'orientation vers la collectivité et la
psychothérapie. Les psychiatres sont en désaccord
sur de
nombreux sujets, mais, pour autant que nous sachions, tous souscrivent
à cette vue : qu'il n'y a point de cure réussie,
à
moins que le malade ne soit amené à faire
confiance
à son médecin. Point d'une importance
particulière, puisqu'on peut dire sans crainte que
tous les
désordres psychologiques qui altèrent notre
capacité à faire confiance à autrui,
produisent ce
que [en un autre endroit] nous avons appelé un sentiment
d'insécurité. Si le rôle du
médecin
était défini selon l' « orientation-vers-soi », il ne pourrait manquer de provoquer une aggravation du
cercle
vicieux, parce que le malade tendrait à voir la
définition qu'en névrosé, il donne de
la
situation, confirmée par l'anticipation que le
médecin
s'efforce de tirer tout le profit possible pour lui-même. A
cet
égard, comme à d'autres, il est de toute
première
importance que la définition institutionnelle du
rôle du
médecin contrebalance les tendances du malade au transfert,
qui
font ressortir un décalage entre les anticipations du
névrosé et la réalité
elle-même qu'il
lui est si facile d'éviter de comprendre. A raison de
l'importance de ce que nous avons ici appelé
l'élément de psychothérapie
inconsciente dans la
médecine non psychiatrique, l' « orientation-vers-la collectivité »
constitue à
coup sûr une des bases de l'édifice
institutionnel.
*Extrait de T.
Parsons,
Éléments pour une sociologie de l'action,
introduction et traduction de F. Bourricaud, Paris, Plon, 1955, p.
197-238.
1. Traduction de achieved (n. d. .t).
2. Traduction de achievement (n. d.
t.).
3. Traduction de collectively-oriented
et self-oriented
(n. d. t.).
4. Traduction de achieved statuts
(n. d. t.).
5. Traduction de folklore (n. d. t.).
6. Traduction de irrelevant (n. d.
t.).
7. Traduction de malingering (n. d.
t.).
8. Traduction de helplessness (n. d.
t.).
9. Traduction de emotional involvement
(n. d. t.).
10. Un
médecin de médecine
générale, établi en banlieue, s'est vu
demander, sur une période de plusieurs années de
pratique, par un seul de ses clients de quelle Faculté il
avait été l'élève.
11. Notons que la
propagande de gauche contre les maux de notre
société capitaliste, qui a souligné si
fortement l'exploitation, tend à épargner la
médecine. Sans doute l'Association des Médecins
Américains (AMA) est-elle attaquée, mais non pas
le type idéal du médecin. — Nous y
voyons un argument de ce que le public en général
reconnaît l'orientation vers la collectivité dans
la profession médicale.
12. Traduction de performance (n. d.
t.).
13. Nous ne
voulons pas dire qu'un haut niveau de compétence
technique ne puisse jamais être atteint dans un contexte de
rôles attribués sur une base particulariste : les
généraux romains qui conquirent l'Empire
à la pointe de l'épée
étaient des soldats professionnels. Pour ces autocrates, une
activité militaire et le commandement militaire
étaient une partie ou une phase de la carrière
politique, à laquelle ils étaient
voués. Mais même les techniques romaines de
conquête ne constituaient pas « science
appliquée » au même degré
que... la médecine moderne. A coup sûr dans aucune
société ne se trouve
institutionnalisée à un si haut niveau la
compétence technique requise par la science
appliquée.
14. Selon le
témoignage d'un grand nombre de
médecins que nous avons interrogés, il n'est pas
rare que dans les débuts, l'appétit sexuel du
jeune médecin trouve ainsi une occasion de
s'éveiller : mais très vite, de telles occasions
deviennent des éléments du travail quotidien.
Aussi, le problème n'est-il pas seulement de « protéger » la malade contre les entreprises d'un
médecin qui cherche à profiter de la situation.
Le cas inverse est aussi très fréquent, la
possibilité même d'un chantage à
l'égard du médecin n'est pas toujours exclue. Un
grand hôpital justifiait sa politique de placer une
infirmière comme témoin en soulignant
qu'il s'agit de protéger le médecin tout autant
que la malade. Cette infirmière est baptisée
« chaperon ».
15. Le cas nous a
été rapporté d'un mari qui ne
tolérait pas que sa femme consultât un accoucheur.
Le médecin, notre informateur, considérait
spontanément une telle attitude
comme« pathologique ». Mais il n'y a pas
si longtemps que la présence d'un
médecin à un accouchement n'était pas
jugée tolérable dans notre
société occidentale. Toute une
littérature de gaudriole, dans les journaux, sur certains
théâtres, plaisante les médecins sur
leurs bonnes fortunes ! Après tout, « il n'y a pas
de fumée sans feu ». Mais
l'expérience suggère comme probable que
ces plaisanteries expriment plutôt des désirs
projetés sur le médecin, qu'une conjecture
avisée de l'événement.
16. Le sociologue
et le psychologue, quand ils recourent à l'interview,
rencontrent des problèmes analogues.
17. Le
rôle du médecin est orienté
« vis-à-vis de la collectivité ».
18. Bien entendu
un contre-transfert a lieu, mais le clinicien est
censé le minimiser, et le contrôler, et non pas du
tout « se laisser aller ».
19. Bien des
aspects de la technique psychiatrique et psychanalytique
donnent lieu à des discussions chez les
spécialistes eux-mêmes. Nous ne
prétendons point ici examiner s'il ne vaut pas
mieux dans certaines circonstances laisser le malade quitter le
canapé, et accepter le
tête-à-tête avec lui. Tout ce que nous
prétendons ici, c'est appeler l'attention sur certains
traits généraux de la situation psychanalytique.
20. Ce que l'on a
parfois appelé l'art de la
médecine.
21. Deux formules
plus ou moins communes dans la bouche des médecins montrent
leur compréhension insuffisante de ce fait. L'une est que le
médecin est le « meilleur ami » de son
malade. Il l'est, bien sûr, par sa volonté de lui
porter secours. Mais l'amitié n'est pas une relation
restreinte à un contexte fonctionnellement
spécifique, et pas davantage n'est affectivement neutre. La
place d'un ami n'est pas au-delà d'un cercle de
réciprocités. L'autre formule, courante
chez les psychanalystes : le médecin est un père.
Il est vrai que le rôle de père constitue le
rôle de transfert le plus immédiatement
à la portée d'un psychanalyste masculin, surtout
si, de son malade, le sépare une certaine
différence d'âge. Mais quand un fils se conduit
mal, le père se fâche et le punit, et ne manifeste
point une compréhension affectivement neutre. On peut
appeler un père au secours, là où le
médecin, à bon droit se déroberait.
C'est précisément la différence entre
l'amitié et les rôles familiaux, qui
constituent un des leviers les plus importants pour les
processus de psychothérapie.
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