L'objet de l'article est d'analyser le cas Bruxellois en sortant du cadre classique qui consiste à prendre les villes de Londres et New-York comme prototypes de la gentrification. La gentrification n'apparaît ici que comme une dynamique parmi d'autres, toutes participant de ce que Mathieu van Criekingen nomme « revitalisation ». Pour ce faire, l'auteur procède en trois temps, que je vais ici reproduire : d'abord, analyser le contexte bruxellois, afin d'en dégager les enjeux spécifiques. Ensuite, critiquer la littérature « classique » sur la gentrification et montrer que l'application d'un schéma uniformisant serait par trop destructeur sur le plan analytique. Enfin, étudier les flux migratoires relatifs à St-Gilles, portion de l'espace bruxellois particulièrement marquée par la revitalisation, dans le but d'éclairer la « géographie sociale de la ville » (p. 75).

Le contexte bruxellois : les enjeux de la revitalisation résidentielle

Bruxelles connaît dès avant le XIXème siècle une émigration des classes aisées (ici, bourgeoises) du centre de la ville ; à cette époque il s'agit de fuir les caprices de la rivière pour se réfugier sur le versant oriental. La péri-urbanisation de l'après-guerre poursuit ce phénomène en élargissant sa base sociale aux classes moyennes et en déplaçant les émigrants toujours plus loin de la ville. Entre 1958 et 1974 surtout se développent des banlieues aisées, organisées autour de la voiture, lorsque, parallèlement, se dégrade les bâtiments anciens de centre-ville où continuent à vivre des gens moins aisés et moins mobiles ainsi que des immigrés d'Europe méditerranéenne puis d'Afrique et de Turquie comblant le « vide » laissé par le départ des classes moyennes. Ajoutons à ces phénomènes de flux migratoires le nouveau rôle de capitale de l'Europe que prend la ville de Bruxelles : le passage à une économie tertiaire va profondément modifier la structure urbaine. Autoroutes ou chemins de fer qui « défigurent » la ville, constructions d'immeubles de bureau, sont autant de projets qui mettent à mal un résidentiel de centre-ville qui, par ailleurs, voit son cadre bâti se détériorer de plus en plus. Mais, en réaction, finira par se créer, rien qu'entre 1970 et 1975, plus d'une centaine de comités d'habitants s'opposant à la « bruxellisation » de la ville et dont les principales revendications seront « la revitalisation résidentielle des anciens quartiers, la réhabilitation du bâti et la défense du patrimoine » (p. 76). Sans nous expliquer pourquoi ni comment, ces revendications, nous apprend Mathieu van Criekingen, auront une certaine audience auprès des responsables politiques bruxellois. Il faudra toutefois attendre la fin des années 80 pour que cette demande sociale soit traduite politiquement. Cela se concrétisera par exemple par la création de la région Bruxelles-Capitale, troisième entitée fédérée belge aux côtés de la Flandre et de la Wallonie. En fait, les enjeux sont multiples. Ainsi un problème politico-linguistique est-il à résoudre puisqu'à Bruxelles, capitale de la Flandre, moins d'un cinquième de la population est néerlandophone, ce qui pose des problèmes de représentativité. Il s'agit donc d'attirer des flamands, notamment par l'instauration de primes pour les fonctionnaires. Autre enjeu, qualifié de « majeur », et qui nous intéresse plus particulièrement ici, c'est « l'attractivité résidentielles des parties centrales de la ville auprès des couches moyennes » (p. 75). Il s'agit en fait de « contenir un exode urbain qui touche particulièrement les jeunes ménages des classes moyennes avec enfants » (p. 78), cela dans un contexte de hausse des prix du logement dans les quartiers centraux.

Cadre conceptuel : critique de la gentrification

Le contexte bruxellois étant posé, l'auteur en vient alors à une critique générale de la notion de gentrification, critique que l'on pourrait dire première et décontextualisée et précédant une critique, ce sera le point suivant, qui sera quant à elle éclairée par le cas bruxellois. Ces critiques premières, quelles sont-elles ? Pour les présenter rapidement, nous pourrions les résumer en quatre points :

  • Le premier point est un constat : pour l'auteur, la notion reste un « champ de bataille conceptuel » et « il n'existe pas à ce jour de délimitation opérationnelle du processus qui fasse consensus » (p. 49).
  • Le second point est un exemple précis de ce constat : le label gentrifiers cache une grande variété de profils, puisque l'on y trouve aussi bien les yuppies que les étudiants, les artistes, et plus généralement encore des populations plutôt jeunes plus ou moins précaires et instables sur le marché du travail. L'auteur dénonce le manque d'effort pour désagréger cette catégorie.
  • Troisième point : la gentrification masque d'autres processus à l'œuvre dans ce que l'on nomme revitalisation. Cela est notamment dû au fait qu'elle s'impose trop comme un processus linéraire et irréversible qui permettrait de déterminer à quel « degré » un quartier est gentrifié, sous-entendu qu'il ira forcément au terme du processus ; ce qui, nous le verrons plus loin, est loin d'être en fait toujours le cas.
  • Enfin, par gentrification on confondrait trop facilement deux phénomènes distincts que sont la « gentrification de résidence » et la « gentrification de consommation ». Si l'un peut entraîner l'autre, là encore les analyses mériteraient d'être plus détaillées. Par exemple, l'auteur laisse supposer une forme de dynamisme commercial qui ne serait pas à proprement parlé une gentrification de consommation.

On le comprend donc aisément : pour Mathieu van Criekingen, le concept de gentrification ne permet pas de rendre compte d'un processus « global », international. Il est nécessaire au contraire de tester le concept sur des cas précis - quitte à l'invalider totalement ! - parce que les situations réelles varient au moins sur deux plans : d'une part, la manifestation à l'échelle locale des transformations sociétales globales et d'autre part, les caractéristiques socio-spatiales sur lesquelles ces transformations se déploient.

Les différents visages de la revitalisation résidentielle à Bruxelles

Pour étudier la ville de Bruxelles, et pour ne pas tomber dans les travers qu'il dénonce lui-même, l'auteur est donc amené à poser une définition précise de ce qu'il entend par gentrification :

« Je propose de parler de gentrification lorsque l'on est en présence d'un processus de production d'un espace aisé et homogène à partir d'un espace urbain dégradé au préalable (qu'il soit habité ou non) qui, dès lors, voit son aspect extérieur se tranformer par des rénovations du bâti existant (conservant la fonction originale des bâtiments ou la transformant) ou des nouvelles constructions et qui repose sur une mobilité résidentielle (par installation de nouvelles populations et, s'il y a lieu, par départ plus ou moins contraint par différents types de pression des populations préalablement en place). » (p. 83).

L'auteur a opérationnalisé cette définition en posant plusieurs variables (âge, revenus, rénovation des bâtiments) dont il a fait un relevé en début de recherche, c'est à dire en 1981, puis en 1991 et 1997, qu'il compare ensuite aux mêmes variables portées à l'échelle de la région de Bruxelles tout entière, évidemment sur la même période. Au vu des critères posés dans la définition précédemment proposée, la conclusion est fort simple : aucun secteur statistique ne rencontre les conditions posées ; on ne peut parler de gentrification ! La revitalisation est donc nourrie ici par d'autres processus. C'est en supprimant de l'analyse certaines variables - donc en « assouplissant » l'exigeance - que l'auteur parviendra à dégager 3 dynamiques que nous allons maintenant détailler.

  • La première est appelée « gentrification marginale ». Elle apparaît lorsqu'on supprime le critère « revenu » et concerne des quartiers socialement hétérogènes, mêlant des groupes défavorisés en place depuis plusieurs années et nouveaux arrivés jeunes, très scolarisés, relativement aisés sans pouvoir être qualifiés de « riches » à l'échelle de la ville (autrement dit nous n'avons pas à faire là à des yuppies). Une différence fondamentale avec le schéma classique de la gentrification critiqué plus haut réside dans le fait que cette transformation sociale a bien, pour l'auteur, un caractère fini : « la gentrification marginale n'est pas qu'un premier stade transitoire vers l'avènement certain d'une gentrification totale à plus ou moins court terme. » (p. 86).
  • La seconde apparaît lorsqu'on supprime de la définition la condition « espace dégradé en début de période ». L'auteur la nomme upgrading :

« le statut social de la population résidente est à la hausse, l'ancienneté du bâti laisse la place à des dynamiques de rénovation, ces quartiers sont attractifs auprès de ménages plus établis que ceux qui nourrissent la revitalisation des quartiers plus centraux mais ces espaces n'étaient déjà plus dégradés en 1981 » (p. 87).

Par rapport à la dynamique précédente, nous avons donc là à faire à une population plus âgée. De plus, la logique ici à l'œuvre n'est pas sans rapport avec le rôle international de la ville : en effet, cette dynamique concerne surtout des quartiers situés à proximité de pôles d'affaire et d'emplois tertiaires.

  • Enfin, si l'on ôte le critère de la mobilité et le critère de croissance du statut social, alors peut-on voir apparaître des processus d'auto-réhabilitation qui forment notre troisième dynamique. La population n'évolue pas socialement. Les résidants sont implantés depuis assez longtemps au sein de leur quartier et vont engager des modifications, des rénovations sur les bâtiments presque centenaires. Toutefois, cela provoque aussi un fort contraste entre habitations louées qui ne peuvent être rénovées par leurs locataires, faute de moyens financiers, et habitations récemment vendues et « retapées » par leurs nouveaux propriétaires.

Impacts socio-spatiaux de la revitalisation résidentielle et politiques de rénovation urbaine : l'exemple de Saint-Gilles

Le quartier de St-Gilles est un bel exemple d'un quartier qui se renouvelle socialement, comme le montre l'analyse des flux migratoires : les populations défavorisées laissent place à des franges plus aisées. Il faut toutefois se détacher de l'image d'une migration de yuppies qui viendraient envahir les lieux puisqu'au contraire, les populations entrantes restent fortement diversifiées et parmi elles les populations jeunes sont des populations assez nouvellement intégrées professionnellement et composent des formes familiales diversifiées. Mais ce qui est particulièrement intéressant à retenir ici, c'est que cette revitalisation, à l'instar de la gentrification, provoque l'éviction des populations pauvres. On assiste alors à une polarisation socio-spatiale, provoquée, notamment, par les politiques de rénovation urbaine elles-mêmes.

Conclusion

En conclusion nous retiendrons deux éléments principaux :

  • le concept de gentrification, par trop simpliste, impose l'image d'un gentrifier yuppies rendant mal compte de la réalité. Marc van Criekingen propose un autre profil de « revitaliseur » :

« Il s'agit de groupes de jeunes adultes qualifiés dont l'itinéraire est marqué à la fois par le développement d'un salariat plus ou moins précaire et par les bouleversements du cyle de vie entre décohabitation et mariage et/ou parenté. Pour ces groupes, résider dans un quartier ancien revitalisé représenterait la meilleure adaptation aux incertitudes planant, de plus en plus longuemment, sur leur avenir professionnel et familial tout en garantissant une certaine qualité de vie » (p. 95).

  • Deuxièmement, les dynamiques ici mises au jour rompent avec l'image linéaire du processus de gentrification. Autrement dit, les différentes dynamiques sont susceptibles d'agir en même temps sur la ville et de s'interrompre sans annoncer une « suite » que laisserait supposer le concept ici questionné.