… sous-titré « De l’avortement et de l’infanticide comme signes non reconnus du caractère culturel de la maternité »[1].
Dans ce court texte de 11 pages, Nicole-Claude Mathieu pointe du doigt l’asymétrie caractérisant l’analyse, en sciences humaines et sociales, des rôles de père et de mère, le premier étant sans difficulté perçu comme social lorsque le second est pensé comme naturel ou, en tout cas, comme se situant à l’interface entre nature et culture. L’intérêt du texte ne réside pas seulement en cette critique négative des travaux issus de la philosophie de l’histoire, de l’ethnologie, de la sociologie ou de la psychanalyse[2], mais aussi en l’effort positif de réflexion démontrant en quoi le rôle de mère, à l’instar de celui de père, est bien un rôle social.
Selon Nicole-Claude Mathieu, la femme est oubliée comme sujet social lorsqu’on se focalise sur la mère « comme lieu psycho-biologique pour l’enfant (…) elle est en fait pensée plus comme objet que comme sujet de la maternité »[3]. À titre d’illustration, un passage issu d’un article d’ethnologie[4], passage que je reproduis en partie ici :
« Phénoménalement, il n’y a qu’elles [les femmes] de génitrices, ce sont elles qui “mettent au monde”, et — soupçonnerait-on le rôle exact du mâle — l’identité du vrai géniteur n’en serait pour autant pas plus assurée. [Le] rôle du père reste un personnage de loi et non de nature. »
… à l’inverse de celui de mère, donc, dont la maternité — entendue comme fonction génératrice — l’enracine inévitablement à la nature.
Pourtant, les pratiques de contrôle des naissances — contraception, avortement, infanticide — expriment le caractère social de la maternité, en ce qu’être mère biologique n’implique pas nécessairement d’être mère sociale, le « passage » de l’un à l’autre étant réglementé par la culture — pour le dire très rapidement. Nicole-Claude Mathieu en donne une illustration frappante, en proposant un texte qu’elle va, si j’ose dire, détourner. Il concerne les Rukuba du Nigeria, société dans laquelle les relations sexuelles adolescentes préconjugales ne doivent pas « porter de fruits » :
« L’élimination des enfants hors mariage et la pratique du mariage rituel enseignent aux jeunes Rukuba cette double vérité : ce n’est pas tant la fonction génétricie que le rôle social attribué au père qui fonde la notion de paternité ; ce qui importe n’est point tant d’être père (physique) de ses enfants que de voir assigner (conventionnellement) à chaque enfant né dans la collectivité un père.[5] »
Or, si l’on prend justement le cas des Rukuba, l’élimination des enfants hors mariage par exemple — avortement ou infanticide — prouve également (…) que ce n’est pas tant la fonction génitrice que le rôle social attribué à la mère qui fonde la nation de maternité. (…) L‘avortement (…) exprime justement de la maternité son caractère culturel : il ne suffit pas d’être enceinte pour être mère. La maternité et son inverse, l’avortement, sont signes que dans les sociétés humaines l’engendrement ne saurait être que « volontaire » (je parle bien entendu de la décision du groupe, et non des acteur individuels) — donc social[6].
D’ailleurs, note NCM, « vouloir » des enfants, forme inverse de ce qui vient d’être présenté, constitue déjà une forme de contrôle[7].
Je conseille vraiment la lecture de cet article dont, je le confesse, la présentation est ici quelque peu bâclée (attribuons cela à la fatigue), de cet article donc mais plus généralement de l’ouvrage, qui fera d’ailleurs peut-être l’objet d’autres billets.
Notes
[1] Ici tiré de l’ouvrage L’anatomie politique… dont il constitue le 3ème chapitre. L’article est lui-même issu d’une communication au VIIIe Congrès mondial de sociologie qui a eu lieu à Toronto, en août 1974. On le retrouve dans l’ouvrage Femmes, Sexisme et Sociétés (Éd. : Andrée Michel)
[2] p. 64
[3] p. 65
[4] Francis Martens, « À propos de l’oncle maternel, ou modeste proposition pour repenser le mariage des cousins croisés », 1973, L’Homme, juillet-décembre 1975, XV (3-4)
[5] Jean-Claude Muller, « Rituel Marriage, Symbolic Fatherhood and Initiation among the Rukuba, Plateay-Benue State, Nigeria », Man, 1972, vol. 7, n°2, p.163
[6] p. 67-68
[7] p. 71
Derniers commentaires