Les conceptions de l’apprentissage
Des recherches menées depuis plus de quinze ans ont mis en évidence que les étudiants universitaires disposaient de conceptions différentes de l’apprentissage (Säljö, 1979 a et b). Pour certains étudiants, apprendre à l’université, c’est mémoriser le discours d’un maître pour le lui restituer le jour de l’examen. Pour d’autres, c’est une occasion d’accumuler des connaissances à mettre en pratique dans l’exercice de leur future profession. Chacun de nos étudiants se construit ainsi sa propre conception de ce qu’est apprendre à l’université. Cette conception est apparue progressivement comme un « noyau dur » à partir duquel se structurent les comportements des étudiants.
De l’accumulation passive à la reconstruction personnelle…
Säljö (1979 a et b) distinguait, au départ, cinq catégories de représentations de l’apprentissage sur la base d’une analyse d’interviews ; les définitions adaptées d’Entwistle (1988, p. 24).
- Un accroissement quantitatif de connaissances : conception quantitative qui associe l’apprentissage à une accumulation de connaissances.
- Une mémorisation : l’apprentissage est défini comme un stockage durable de connaissances.
- L’acquisition de faits et de méthodes qui sont retenus et réutilisés si nécessaire.
- Une abstraction de la signification : l’apprentissage implique de percevoir les relations à l’intérieur de la matière et entre la matière et la réalité.
- Un processus d’interprétation ayant pour but de comprendre la réalité : l’apprentissage vu comme un moyen de comprendre le monde qui nous entoure pour une réinterprétation des connaissances acquises.
Dans la suite, ces catégories ont été confirmées même si de légères modification ont été suggérées par différents chercheurs. Ainsi, Marton, Dall’alba & Beaty (1993) ont proposé d’ajouter une conception centrée sur le développement personnel. Au-delà de certains divergences de détails, il s’agit, en fait, dans tous les cas, de pôles contrastés sur un continuum allant de la reproduction de surface à la reconstruction personnelle. À titre d’exemple, voici la description des catégories utilisés dans une recherche qualitative portant sur des étudiants de première année à l’université (Romainville, 1993)
- Conception 1 : apprendre, c’est acquérir des connaissances
Il s’agit d’une conception assez vague, à la référence quantitative dans laquelle l’étudiant associe l’apprentissage à une augmentation de son savoir. L’apprentissage est, pour cette conception, un moyen qui permet de disposer « d’un peu plus de connaissances qu’avant ». L’apprentissage est considéré comme un empilage, une accumulation par addition qui accroît le stock du bagage de connaissances de l’étudiant. Les connaissances sont considérées comme dans unités discrètes, factuelles, prêtes à être « consommées ». De plus, aucune mention n’est faite à l’utilisation possible de ces connaissances.
Exemple : « Apprendre c’est donc aussi pour étendre nos connaissances… »
- Conception 2 : apprendre, c’est mémoriser, étudier
L’apprentissage est ici défini précisément comme un stockage d’informations pour satisfaire à un test de reproduction, de restitution ultérieure de ces informations. L’apprentissage est relié à l’étude et aux différentes opérations intellectuelles associées ; comprendre, retenir, mémoriser. L’apprentissage est envisagé dans le cadre scolaire d’assimilation d’une matière, d’un cours et des différentes opérations qu’elle implique. Tout se passe comme si l’étudiant se trompait de question et répondait à « qu’est-ce qu’étudier ? » Par rapport à la première conception, il est question ici de l’utilisation ultérieure des connaissances.
- Conception 2.1 : apprendre, c’est étudier de manière mécanique. La référence est faite plutôt aux techniques d’apprentissage de surface : mémorisation et techniques visant à la restitution.
Exemple : « C’est étudier les choses principales et puis les choses secondaires, plutôt lire une ou deux fois. »
- Conception 2.2 : apprendre, c’est étudier en profondeur. L’apprentissage se réaliser par des techniques d’approche en profondeur des matières : prendre la matière pour un autre bout, l’exprimer dans ses propres mots, etc. Si la compréhension est évoquée, elle est présentée comme un moyen pour parvenir à l’assimilation du cours, c’est-à-dire un moyen pour satisfaire aux exigences de restitution : on comprend pour étudier. À l’opposé, la compréhension est envisagée, dans la conception 4, comme la fin en soi du processus : on étudie pour comprendre.
Exemple : « Je considère que j’ai appris quand j’ai dépassé ce stade de la connaissance par cœur, quand je peux jouer avec les différentes parties de la matière… que je peux jouer avec les différents concepts qu’on a essayé de m’apprendre et que je peux amener éventuellement un plus d’après tous ces éléments que j’ai acquis par l’étude. »
- Conception 3 : apprendre, c’est stocker des connaissances à mettre en pratique dans la réalité
L’apprentissage est considéré comme un stockage d’informations qui permettrait d’affronter l’environnement extérieur, de résoudre des problèmes ultérieurement. Une référence est faite à la profession future, aux compétences développées, à la réalité extérieure.
Exemple : « Apprendre, c’est emmagasiner une certaine quantité d’informations pour pouvoir à un certain moment donné… les utiliser devant un problème, un problème qui est posé, savoir utiliser ces informations… »
- Conception 4 : apprendre, c’est dégager du sens
La quatrième conception est d’ordre plus qualitatif. Les étudiants évoquent le processus d’apprentissage comme étant une recherche personnelle du sens, une reconstruction des liens entre les concepts abordés et entre ces concepts et la réalité extérieure. Apprendre, c’est explorer et maîtriser en profondeur un nouveau champ de concepts pour mieux comprendre la réalité, c’est dégager progressivement des significations.
Exemple : « …si c’est une chose qui est totalement inconnue, alors apprendre c’est voir son fonctionnement, les évènements qui l’entourent, c’est vraiment connaître la chose. »
- Conception 5 : l’apprentissage vu comme un développement personnel
L’accent est mis, dans cette conception de l’apprentissage, sur le développement personnel qui en résulte. L’apprentissage est vu comme une modification qualitative de soit, une transformation de sa personnalité, une actualisation de ses potentialités, de ses intérêts. L’apprentissage n’est plus considéré, comme dans les conceptions 1 et 2, comme un phénomène d’accroissement quantitatif mais implique une restructuration qui rend l’apprenant qualitativement différent. L’attention est portée sur les modifications de la personne. C’est la personne qui, pour se développer, utilise les ressources de l’environnement alors que, dans les conceptions 1 et 2, ce sont les ressources qui imprègnent l’individu, qui s’empilent dans l’apprenant. L’étudiant qui a appris possède une vision différente du monde qui modifie sa personnalité en profondeur.
Exemple : « Apprendre de toute manière ça signifie une changement, je ne suis plus le même après que j’ai appris soit parce que j’ai plus que ce que j’avais, soit parce que je me suis complètement modifié. »
Bien sûr, ces différentes conceptions ne sont pas exclusives. Certains étudiants expriment d’ailleurs des éléments appartenant à plusieurs conceptions.
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